PROTAGORAS

 

PROTAGORAS de Platon (trad. M. Schwalbé)

 

Eh bien, sens-tu à quel danger tu vas exposer ton âme ?

Par rapport aux autres talents, comme tu l’as dit, si quelqu'un se donne pour bien jouer de la flûte, ou pour posséder quelque autre art qu'il ne possède pas, on s'en moque ou l'on s'emporte contre lui ;

Et ses proches s'avançant tâchent de lui remettre la tête à l’endroit.

Mais pour ce qui est de la justice et des autres vertus civiles, alors même que l'on sait qu'un homme est injuste, s'il lui échappait de dire la vérité contre lui-même en présence de plusieurs personnes, l'aveu de la vérité, qui, dans le cas précédent, aurait passé pour sagesse, passerait ici pour folie ;

Et l'on tient que chacun doit se dire juste, qu'il le soit ou non, sous peine d'être réputé insensé, s'il ne se donne pas pour tel, parce que c'est une nécessité que tout homme, quel qu'il soit, participe de quelque manière à la justice, ou qu'il ne soit pas compté parmi les hommes.

Voilà ce que j'avais à dire pour expliquer comment on a raison d'admettre tout le monde à donner son avis sur ce qui concerne cette vertu, à cause de la persuasion où l'on est que tous y ont part.

 

Je vais maintenant essayer de te démontrer que les hommes ne regardent cette vertu ni comme un don de la nature, ni comme une qualité qui naît d'elle-même, mais comme une chose qui peut s'enseigner et que l'on acquiert par la culture.

Car, pour les défauts qu'on attribue à la nature ou au hasard, on ne se fâche pas contre les hommes qui les ont ;

Nul ne les réprimande, ne leur fait des leçons, ni ne les châtie, afin qu'ils cessent d'être tels ;

Mais on en a pitié.

 

Par exemple, qui serait assez insensé pour s'aviser de corriger les personnes laides, de petite taille, ou de complexion faible ?

C'est que personne n'ignore, je pense, que les avantages et les défauts de ce genre viennent aux hommes de la nature ou de la fortune.

Mais pour les qualités qu'on croit que l'homme peut acquérir par l'application, l'exercice et l'étude, lorsque quelqu'un ne les a point et qu'il a les vices contraires, c'est alors que la colère, les châtiments et les réprimandes ont lieu.

Du nombre de ces vices est l'injustice, l'impiété ;

En un mot, tout ce qui est contraire à la vertu politique.

Si l'on se fâche en ces rencontres, si l'on use de réprimandes, c'est évidemment parce qu'on peut acquérir cette vertu par les soins et par l'étude.

 

En effet, Socrate, si tu veux faire réflexion sur ce qu'on appelle punir les méchants et sur l'influence des châtiments, tu y reconnaîtras l'opinion où sont les hommes qu'il dépend de nous d'être vertueux.

Personne ne châtie ceux qui se sont rendus coupables d'injustice, dans la seule pensée et par la seule raison qu'ils ont commis une injustice, à moins qu'on ne punisse d'une manière brutale et déraisonnable.

 

Mais lorsqu'on fait usage de sa raison dans les peines qu'on inflige, on ne châtie pas à cause de la faute passée ;

Car on ne saurait empêcher que ce qui est fait ne soit fait ;

Mais, en vue de l'avenir, afin que le coupable ne retombe plus dans sa faute, et que son châtiment retiennent ceux qui en seront les témoins.

Et quiconque punit par un tel motif, est persuadé que la vertu s'acquiert par l'éducation ;

Aussi se propose-t-il comme but, en punissant, de détourner du vice.

Tous ceux donc qui infligent des peines, soit en particulier, soit en public, sont dans cette persuasion.

 

Or, tous les hommes, et les Athéniens, tes concitoyens, autant que personne, punissent et châtient ceux qu'ils jugent coupables d'injustice.

Donc, suivant ce raisonnement, les Athéniens ne pensent pas moins que les autres, que la vertu peut s'acquérir et s'apprendre.

 

J'ai donc démontré suffisamment, ce me semble, que ce n'est pas sans raison que tes concitoyens trouvent bon que le forgeron et le cordonnier prennent part aux délibérations politiques, et qu'ils regardent la vertu comme pouvant être enseignée et apprise.

S'il est nécessaire que tous participent à cette vertu et que chacun entreprenne avec elle tout ce qu'il a dessein de faire et d'apprendre, et jamais sans elle ;

 

Que l'on instruise et que l'on corrige quiconque en est dépourvu, enfant, homme ou femme, jusqu'à ce qu'il devienne meilleur par la correction, et qu'on chasse de la cité ou qu'on fasse mourir comme incapable d'amendement celui qui ne sera pas docile aux corrections et aux instructions ;

S'il en est ainsi, et que, malgré cela, les hommes vertueux enseignent à leurs enfants tout le reste, et ne leur apprennent pas la vertu ;

Vois qu'elle étrange conduite ils ont pour des hommes vertueux.

Socrate, dit Protagoras, je loue ton ardeur et ton talent à manier la dispute.

J'ajoute que je ne serais pas surpris qu'un jour tu prisses place parmi les personnages célèbres pour leur sagesse.

 

Commentaires