Phédon

 

Phédon :

 

PHEDON (-385)

 

Il voudra bien me suivre, reprit Socrate, lui et tout homme qui s’occupe dignement de philosophie ;                                         

Et cependant il n’attentera pas à sa vie, car on dit que cela n’est permis.

« Jupiter, le sait ! » dit-il.

Ce précepte est enseigné dans les mystères que nous sommes dans cette vie comme dans un poste

et qu’il ne faut pas l’abandonner de notre seule autorité ;

C’est que les dieux prennent soin de nous et nous leur appartenons.

Très vrai, répondit Cébés.

 

Allons, reprit Socrate, je ferai en sorte que cette apologie ait plus de succès auprès de vous que l’autre n’en a eu auprès de mes juges.

Assurément, mes chers amis, si je ne croyais trouver dans l’autre monde d’autres dieux bons et sages et des hommes meilleurs que ceux d’ici-bas, j’aurais tort de n’être pas fâché de mourir.

Voilà pourquoi je ne m’afflige pas de mourir, comme on s’en afflige ordinairement ;

Mais j’ai bon espoir qu’il y aura une destinée pour les hommes après leur mort, et quelle sera meilleure pour les bons que pour les méchants, comme le promettent les traditions antiques.

Et maintenant, je vais vous exposer, à vous qui êtes mes juges, les raisons qui me portent à croire qu’un homme qui a passé sa vie dans l’étude de la philosophie doit être plein de confiance à l’approche de la mort, et avoir la ferme espérance qu’il trouvera dans l’autre monde une très grande félicité.

La foule m’a bien l’air d’ignorer que les vrais philosophes ne s’appliquent ici-bas qu’à mourir et à vivre comme s’ils étaient déjà mort ;

Si donc cela est vrai, ne serait-il pas absurde, après n’avoir toute sa vie aspiré qu’à mourir, de s’affliger en voyant venir la mort qu’on poursuivait depuis si longtemps ?

 

La mort nous paraît-elle quelque chose ?

Oui, certes, repartit Simmias.

 

N’est-ce pas la séparation de l’âme et du corps, de manière que le corps séparé de l’âme existe en soi, et que l’âme séparée du corps existe aussi en soi et pour soi ;

N’est-ce pas là ce qu’on appelle la mort ?

C’est cela même, dit Simmias.

 

Te paraît-il digne d’un philosophe de rechercher ce qu’on appelle les plaisirs ;

Par exemple, ceux du boire et du manger, et les plaisirs de  l’amour ?

 

 

Et tous les plaisirs qui regardent le corps, crois-tu qu’il en fasse grand cas :

 - Par exemple les vêtements élégants, les brillantes chaussures et les autres ornements du corps, crois-tu qu’il les estime ou qu’il les méprise toutes les fois que la nécessité ne le force pas de s’en servir ?

Il me semble, dit Simmias, qu’un véritable philosophe ne peut que les mépriser.

 

Et l’âme ne pense-t-elle pas mieux que jamais lorsqu’elle n’est troublée ni par la vue, ni par l’ouïe, ni par la douleur, ni par la volupté, et que, renfermée en elle-même, et se dégageant autant que possible de tout contact avec le corps, elle aspire à connaître ce qui est ?

Il en est ainsi.

 

Celui-là n’agira-t-il pas de la manière la plus rigoureuse, qui appliquera surtout la pensée elle-même à l’objet qu’il considère, n’associant aux actes de la raison ni ceux de la vue ni ceux d’aucun autre sens ;

Mais employant la pensée pure dans la recherche de l’essence de chaque chose sans le ministère des yeux et des oreilles, et pour ainsi dire sans celui du corps, qui ne fait que troubler l’âme et l’empêcher de trouver la sagesse et la vérité quand elle a le moindre commerce avec lui ;

Réponds Simmias, si quelqu’un peut jamais parvenir à connaître l’essence des choses, n’est pas celui –là ?

Tu as raison, Socrate, et d’une manière admirable.

 

Il y a grande apparence que la raison ne peut arriver au but de ses recherches qu’en prenant un sentier détourné ;

Car tant que nous aurons notre corps, et que notre âme se trouvera plongé dans cette corruption, jamais nous ne posséderons l’objet de nos désirs, c’est-à-dire la vérité.

En effet, le corps nous suscite mille obstacles par la nécessité où nous sommes d’en prendre soin ;

En outre, les maladies qui surviennent entravent nos recherches.

 

Ce n’est pas tout ;

Le corps nous remplit d’amours, de désirs, de craintes, de mille chimères et de mille sottises ;

De manière qu’avec lui, il est impossible comme on dit d’être sage un instant. Car qui fait naître les guerres, les séditions et les combats sinon le corps et ses passions ?

 

En effet, toutes les guerres ne viennent que du désir d’amasser des richesses ;

Et nous sommes forcés d’en amasser à cause du corps et pour fournir à ses besoins.

Voilà pourquoi nous n’avons pas le temps de nous livrer à philosophie ;

Et, pour comble de misère, s’il nous laisse quelque loisir et que nous mettions à méditer, il vient se jeter tout d’un coup au milieu de nos recherches, il nous étourdit, nous trouble et nous remplit de stupeur, en sorte qu’il nous empêche de discerner la vérité.

Et pendant que nous serons dans cette vie, nous n’approcherons de la vérité qu’autant que nous nous éloignerons du corps, que nous renoncerons à tout commerce avec lui, si ce n’est pour la nécessité seule ;

Que nous ne lui permettions pas de nous remplir de sa corruption naturelle, et nous nous conserverons purs jusqu’à ce que dieu lui-même vienne nous délivrer.

 

Mais à celui qui n’est pas pur il n’est pas permis de toucher à ce qui est pur.

Mon cher Simmias, prends-y-garde :

 - Ce n’est pas un bon échange pour la vertu que d’échanger des plaisirs pour des plaisirs, des tristesses pour des tristesses, des craintes pour des craintes, comme on change une grosse pièce de monnaie pour plusieurs petites.

Mais la seule monnaie de bon aloi contre laquelle il faut échanger tout le reste, c’est la sagesse.

Avec celle-là, on achète tout :

 - Courage, tempérance, justice.

 

En un mot la vraie vertu est unie à la sagesse, indépendamment des plaisirs, des tristesses, des craintes et de toutes les autres passions ;

Tandis, que sans la sagesse, la vertu qui résulte de l’échange des passions n’est qu’une vertu imaginaire, servile, sans force et sans vérité :

-                 Car la véritable vertu consiste à se purifier de toutes les passions ;

Et la tempérance, la justice, le courage, et la sagesse même sont des purifications.

Chaque plaisir et

chaque douleur attachent l’âme au corps comme avec un clou,

La rend corporelle,

Et lui fait admettre pour vrai ce que le corps lui dit.

 

Or, dès l’instant qu’elle partage les opinions et les plaisirs du corps,

Elle est forcée, je pense,

De prendre aussi les mêmes mœurs

et les mêmes habitudes ;

Et par conséquent,

Il lui est impossible de jamais arriver pure dans l’autre monde,

Mais elle est toujours pleine du corps qu’elle quitte.

 

Aussi retombe-t-elle bientôt dans un autre corps

et y prend-elle racine comme une plante ;

Ce qui la prive de tout commerce avec l’Essence pure,

Simple et divine.

 

Si l’âme est immortelle,

Il faut en prendre soin … et pour l’éternité.

 

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