MENEXENE
MENEXENE...
de PLATON
« Enfants !
Que vous ayez eu pour pères des hommes
courageux, c’est ce que vous prouve le spectacle que vous avez sous les yeux.
Nous pouvions vivre sans honneur, mais
nous avons préféré mourir avec gloire pour ne pas vous couvrir d’opprobre, vous
et vos descendants, et ne pas faire rougir nos pères et nos ancêtres ;
Parce que nous étions convaincus que
celui qui déshonore les siens est indigne de vivre, et qu’un homme aussi lâche
ne pouvait avoir d’amis ni parmi les hommes ni parmi les dieux, ni dans ce
monde ni dans l’autre.
Vous devez donc vous rappeler nos
paroles, et quand même vous parcourriez une autre carrière, vous devez la
parcourir avec honneur, en vous persuadant que les biens que l’on acquiert et
la profession que l’on exerce sans vertu ne peuvent être que honteux et
funeste.
Les richesses n’ajoutent point d’éclat à
celui qui manque de courage pour les défendre :
-
Car un homme de ce caractère est riche pour un autre et non pour lui-même.
La beauté et la force du corps ne sont
pas non plus en harmonie avec une âme lâche et vicieuse ;
Elles sont déplacées dans un pareil
homme, et ne font que le mettre plus en évidence et signaler davantage sa
lâcheté.
Toute espèce de science séparée de la
justice et de toute autre vertu n’est qu’une aptitude à malfaire, et non une
vraie sagesse.
Que vos premiers et derniers efforts,
que toute votre ardeur tende donc toujours à élever votre gloire au-dessus de
la nôtre et de celle de vos ancêtres ;
Sinon, apprenez que, si nous vous
surpassons en vertu, nous serons déshonorés par notre victoire :
-
Tandis que si nous sommes vaincus, notre défaite fera notre bonheur.
Et vous assurerez surtout notre défaite
et votre victoire si vous vous disposez à ne pas abuser de la gloire de vos
aïeux et à ne pas la dissiper, dans la persuasion qu’il n’y a rien de plus
honteux pour un homme qui s’imagine être quelque chose que de vouloir se faire
honorer, non par son propre mérite, mais par celui de ses ancêtres.
La renommée des pères est sans doute
pour leur descendants un trésor précieux et magnifique ;
Mais se servir de cet héritage de biens
et de gloire et ne pas pouvoir le transmettre à ses enfants, parce que nous ne
l’aurions pas augmenté de nos propres richesses, ni de notre propre gloire,
c’est une honte et une lâcheté.
Si vous suivez ces conseils, vous serez
nos amis et accueillis comme des amis par nous lorsque votre heure fatale
arrivera ;
Mais si vous les négligez et que vous
dégénériez, vous ne recevrez point de nous un accueil favorable.
Telles sont nos exhortations à nos
enfants.
Quant à nos pères et mères, il faut sans
cesse les exhorter à supporter avec patience leur malheur, si la fortune nous
est contraire, et ne pas nous unir à leurs lamentations :
-
Car ils n’auront pas besoin qu’on excite leur douleur ;
Leur propre malheur suffit pour la
réveiller.
Pour calmer et adoucir leurs regrets, il
faut plutôt leur rappeler que le plus cher de leurs vœux a été exaucé par les
dieux :
-
Car ils ne les avaient pas priés de rendre leurs enfants immortels, mais de
leur donner la vertu et la gloire ;
Et ces biens les plus précieux, ils les
ont obtenus.
Rappelons-leur encore que, dans cette
vie, tout ne s’arrange pas au gré de l’homme mortel ;
Qu’en supportant avec courage leur
malheur ils passeront pour être véritablement les pères d’enfants courageux et
pour avoir eux-mêmes cette qualité, et qu’en succombant à leurs maux ils feront
naître le soupçon qu’ils n’étaient pas véritablement nos pères ou que les louanges
que l’on nous donne sont mensongères.
Il faut éviter l’un et l’autre de ces
outrages, il faut que, par leur conduite, ils fassent eux-mêmes notre éloge en
montrant que braves ils ont réellement donné le jour à des braves.
Ce vieux précepte, « Rien de
trop », a un air de vérité, et, en effet, il est plein de sagesse.
L’homme qui fait dépendre de lui-même
tout ce qui mène au bonheur, ou du moins en approche, et ne se repose pas sur
les autres dont la bonne ou mauvaise fortune agite nécessairement son
existence, celui-là à bien ordonné sa vie.
Voilà l’homme sage, courageux et
prudent.
Qu’il vienne à acquérir des richesses et
des enfants ou qu’il vienne à les perdre, il suivra avant tout le sage
précepte ;
Et on ne le verra ni se réjouir ni
s’affliger à l’excès, parce qu’il a mis sa confiance en lui-même.
Tel est le caractère que nous souhaitons
aux nôtres, tel nous voulons et prétendons qu’ils soient, et tels nous nous
montrons nous-mêmes, sans colère et sans effroi, s’il faut en ce moment même
quitter la vie.
Nous conjurons donc nos pères et mères
d’être animés le reste de leur vie de ces sentiments, et d’être persuadés que
leurs pleurs et leurs gémissement ne nous flatteront nullement ;
Et que, si les morts conservent encore
quelques souvenirs des vivants, nous éprouverons un grand déplaisir en sachant
qu’ils se tourmentent et se laisse abattre pas le sort, tandis que nous serons
satisfaits de les voir calmes et modérés dans leur malheur.
En effet, la mort qui nous attend est la
plus belle que les hommes puissent obtenir ;
En sorte qu’il faut plutôt l’honorer que
la pleurer.
Qu’ils prennent soin de nos femmes et de
nos enfants, qu’ils les assistent et tournent leur esprit de ce côté ;
Leur infortune s’effacera, et leur
conduite sera plus belle, plus raisonnable, et en même temps plus agréable pour
nous.
Voilà ce qu’il faut annoncer aux nôtres
de notre part.
Nous recommandons encore à l’État de se
charger de nos pères et de nos enfants, d’élever avec soin les uns, et de
secourir dignement les autres dans leur vieillesse ;
Mais nous savons à présent que nos
prières sont inutiles et qu’il en prendra soin d’une manière convenable. »
Parents et enfants de ce guerriers
morts, voilà ce qu’ils nous ont chargés de vous annoncer, et je vous rapport
leurs paroles avec tout le zèle dont je suis capable.
Moi-même, je vous en conjure en leur
nom, vous, d’imiter vos pères ;
Vous, d’être sans inquiétude sur votre
sort :
-
« Parce que la générosité publique et particulière vous assistera et
prendra soin de vos vieux jours, et n’abandonnera jamais aucun de vous.
Vous savez aussi jusqu’où l’État porte
sa sollicitude ;
Vous savez qu’il a fait une loi chargée
de pourvoir au sort des parents et des enfants de ceux qui sont morts dans les
combats, et que le premier de nos magistrats a reçu expressément l’ordre de
veiller à ce que leurs pères et leurs mères n’éprouvassent aucune injustice.
Quant à leurs enfants, il les élève
lui-même en commun et tâche, autant que possible, de leur faire oublier qu’ils
sont orphelins.
Tant qu’ils sont enfants, il leur tient
lieu de père ;
Et lorsqu’ils sont arrivés à l’âge
d’homme, il les renvoie dans leur famille avec une armure complète :
-
Il veut, par le don des instruments de la valeur paternelle, leur enseigner et
rappeler les devoirs d’un père, et en même temps que sa première entrée en
armes dans les foyers domestiques soit un présage de la vigueur avec laquelle
il exercera son autorité.
Pour les morts, il ne cesse jamais de
les honorer ;
Il leur rend à tous, chaque année,
publiquement, les mêmes honneurs que chaque famille en particulier rend à
chacun des siens.
En outre il a institué pour eux les jeux
gymniques et équestres, et des combats dans tous les beaux-arts ;
Enfin, prenant la place d’héritier et de
fils pour les morts, celle de père pour les enfants et de tuteur pour les
parents et les proches, il leur rend à tous et toujours tous les soins dont il
est capable.
C’est cette pensée qui doit adoucir vos
regrets ;
C’est de cette manière que vous serez
plus agréables aux morts et aux vivants, et qu’il sera facile à l’État de vous
prodiguer ses soins et à vous de les recevoir.
Maintenant que vous avez rendu aux morts
l’hommage du deuil public, vous et tous ceux qui sont ici présents, vous pouvez
vous retirer.
Tel est, Ménexène, le discours
d’Aspasie de Millet.
« Par Zeus !
Socrate, Aspasie est une femme bien heureuse,
si elle est capable de composer de
pareils discours. »
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