LES LOIS

 

PLATON


« LES LOIS »

 

 

« S’il est une voie plus directe pour nous conduire au but, parle, nous sommes disposés à t’écouter. »

 

Si tu me demandais en quoi l’éducation de toute la jeunesse intéresse le Bien Public, il ne serait pas difficile de répondre que les jeunes gens bien élevés seront un jour de bons citoyens ;

 

Qu’étant tels, ils se comporteront bien en toutes rencontres, et qu’en particulier ils remporteront à la guerre la victoire sur l’ennemi.

 

Ainsi, la bonne éducation amène après soi la victoire ;

 

Mais la victoire à son tour pervertit quelques fois la bonne éducation :

 

 - Car souvent on a vu les succès militaires engendrer l’insolence, et celle-ci produire ensuite les plus grands malheurs.

 

Jamais une bonne éducation n’a été funeste à personne ;

 

Au lieu que les victoires ont été et seront plus d’une fois encore funestes aux vainqueurs.

 

À toutes les passions préside la raison, qui prononce sur ce qu’elles ont de bon ou de mauvais ;

 

Et lorsque le jugement de la raison devient la décision commune d’un État, il prend le nom de LOI.

 

- « Dieu est le maître de tout,

Et avec Dieu la fortune

et l’occasion gouvernent toutes les affaires humaines. »

 

Il est plus raisonnable néanmoins de prendre un troisième parti et de dire qu’il faut faire entrer l’art pour quelque chose.

 

Invoquons ZEUS pour l’heureux succès de notre législation :

 

- « Qu’il daigne écouter nos prières,

Et qu’il vienne, plein de bonté et de bienveillance,

Nous aider à établir nos villes et nos lois. »

 

Qu’il n’y a de lois véritables que celles qui tendent au bien universel de l’État ;

 

Que les lois dont le seul but est l’avantage de quelques-uns appartiennent à des partis, et non pas à des gouvernements ;

 

Et que ce qu’on y appelle justice n’est qu’un mot.

 

Citoyens, Dieu est le commencement, le milieu et la fin de tous les êtres ;

 

Il marche toujours en ligne droite, conformément à sa nature, en même temps qu’il embrasse le monde ;

 

La justice le suit, toujours prête à punir les infracteurs de la Loi Divine.

 

Quiconque veut être heureux doit s’attacher à la justice, marchant humblement et modestement sur ses pas.

 

Mais pour celui qui se laisse enfler par l’orgueil, les richesses, les honneurs, les avantages du corps ;

 

Celui dont le cœur jeune est insensé est dévoré de désirs ambitieux, au point de croire qu’il n’a besoin ni de maître ni de guide, et qu’il est en état de conduire les autres ;

 

Dieu l’abandonne à lui-même.

 

Ainsi délaissé, il se joint à d’autres présomptueux comme lui, il secoue toute dépendance, et met le trouble partout.

 

Pendant quelques temps il paraît quelque chose aux yeux du vulgaire ;

 

Mais la justice ne tarde pas à tirer de lui une vengeance éclatante ;

 

Il finit par se perdre, lui, sa famille, sa patrie.

Or, Dieu est la juste mesure de toutes choses, beaucoup plus qu’aucun homme, quel qu’il soit.

 

Or, il ne convient pas à un homme de bien, encore moins à Dieu, de recevoir les dons que lui présente une main souillée de crimes.

 

Il me semble d’abord qu’après les honneurs dus aux dieux habitants de l’Olympe, et aux dieux protecteurs de l’État,

 

Aux dieux souterrains,

 

Aux dieux célestes,

 

Après les dieux, le sage rendra aussi un culte convenable aux Anges, puis aux Héros.

 

Les dieux de chaque famille auront aussi des autels particuliers, avec un culte prescrit par la loi.

 

Ensuite il faut honorer les auteurs de nos jours pendant leur vie ;

 

C’est la première, la plus grande, la plus indispensable de toutes les dettes.

 

Pour ce qui est de la sépulture après leur mort, la plus belle sera celle qui conviendra le mieux.

 

Ne négligeons pas non plus les cérémonies annuelles instituées pour honorer la mémoire des morts ;

 

 

Quant à nos devoirs envers nos enfants, nos proches, nos amis, nos concitoyens, à l’hospitalité recommandée par les dieux et autres devoirs de la société qui, étant remplis selon les vues de la loi, doivent ajouter à l’agrément de notre vie,

 

C’est aux lois que le détail en appartient, c’est à elles de nous les faire observer par la persuasion, ou d’employer la force et les châtiments pour ramener à l’ordre ceux qui résisteraient aux voies de la douceur, et de contribuer ainsi, avec l’assistance des dieux, à la parfaite félicité de l’État.

 - « Législateur, n’est-il pas vrai que si tu savais ce qu’il nous convient de dire et de faire, tu ne balancerais pas à nous le communiquer.

 

Quel langage ?

 

 - « Législateur, c’est un discours qui de tout temps a été dans la bouche des poètes, et sur lequel tout le monde est d’accord avec nous, que quand un homme est assis sur le trépied des Muses, il n’est plus maître de lui-même ;

 

Que, semblable à une fontaine, il laisse couler tout ce qui lui vient à l’esprit ;

 

Que son art n’étant qu’une imitation, lorsqu’il peint les hommes dans des situations opposées, il est souvent obligé de dire le contraire de ce qu’il a dit, sans savoir de quel côté est la vérité.

 

 - « mais le législateur ne peut dans ses lois tenir deux langages différents sur la même chose ;

 

Il n’en doit avoir qu’un seul.

 

Autrement je ne crois pas qu’un tel précepte puisse être regardé comme une loi. »

 

Ce que tu dis là est très vrai.

 

 

 


 

L'âme

 

L’âme est après les dieux, ce que l’homme a de plus divin, et ce qui le touche de plus près.

 

Il y a deux parties en nous :

 

 - L’une, plus puissante et meilleure, destinée à commander ;

 

L’autre, inférieure et moins bonne, laquelle doit obéir.

 

Il faut donc toujours donner la préférence à la partie qui a le droit de commander, sur celle qui doit obéir.

 

Ainsi, j’ai raison d’ordonner que notre âme ait la première place dans notre estime, après les dieux et les êtres qui les suivent en dignité.

 

Nous croyons rendre à notre âme tout l’honneur qu’elle mérite ;

 

Mais, dans le vrai, presque personne ne le fait :

 

 - Car l’honneur est un bien divin, et rien de ce qui est mauvais n’est digne d’être honoré.

 

Par conséquent, quiconque croît relever son âme par des connaissances, de la richesse ou du pouvoir, et ne travaille pas à la rendre meilleure, s’imagine qu’il l’honore ;

 

Mais il n’en est rien.

 

 

Ce n’est pas non plus honorer notre âme, quelque illusion que nous nous fassions là-dessus, que de rejeter toujours sur les autres nos fautes et la plupart de nos défauts, même les plus considérables, et de se croire absolument innocent ;

 

Loin de là, nous lui faisons par là un très grand mal.

 

Nous ne l’honorons point encore lorsque, malgré les discours et les insinuations du législateur, nous nous abandonnons aux plaisirs ;

 

Mais plutôt nous la déshonorons, en la remplissant de maux et de remords.

 

Nous la dégradons aussi, loin de l’honorer, lorsque, au lieu de nous élever par la patience au-dessus des travaux, des craintes, de la douleur et des chagrins, que la loi recommande de surmonter, nous y cédons par lâcheté.

 

Nous ne l’honorons point davantage lorsque nous nous persuadons que la vie est le plus grand des biens ;

 

Au contraire, nous la déshonorons par là ;

 

Parce que, regardant alors ce qui se passe dans l’autre monde comme un mal, nous succombons à cette idée funeste ;

 

Nous n’avons pas le courage d’y résister, de raisonner avec nous même, et de nous convaincre si les dieux qui règnent dans l’au-delà ne nous y gardent pas les biens les plus précieux.

 

C’est encore déshonorer l’âme de la manière la plus réelle et la plus complète, que de préférer la beauté à la vertu ;

Car cette préférence donne au corps l’avantage sur l’âme ;

 

Ce qui est contre toute raison, puisque rien de terrestre ne doit l’emporter sur ce qui tire son origine du ciel ;

 

Et quiconque a une autre idée de son âme ignore combien est excellent le bien qu’il dédaigne.

 

Nous n’honorons point non plus notre âme par des présents, lorsque nous désirons amasser des richesses par des voies peu honnêtes, et que nous ne sommes pas indigné contre nous-même de les avoir acquises ainsi ;

 

Il s’en faut de beaucoup que nous l’honorions de cette manière, puisque c’est vendre pour un peu d’or ce que l’âme a de plus précieux :

 

 - En effet, tout l’or qui est sur la terre et dans son sein ne mérite pas d’être mis en balance avec la vertu.

 

En un mot, quiconque ne s’abstient pas, autant qu’il dépend de lui, des choses que le législateur défend comme honteuses et mauvaises, et ne s’attache pas au contraire de tout son pouvoir à celles qui lui sont proposées comme belles et bonnes, ne voit pas qu’en tout cela il traite son âme, cet être tout à fait divin, de la manière la plus ignominieuse et la plus outrageante.

 

Presque aucun de ceux qui se conduisent ainsi ne fait attention au plus grand châtiment que le crime traîne à sa suite :

 

 - Ce châtiment consiste dans la ressemblance avec les méchants, et dans l’aversion que cette ressemblance nous inspire pour les gens de biens etles discours vertueux, nous faisant rompre tout commerce avec eux, et rechercher la compagnie de nos semblables, jusqu’à nous coller à eux en quelque sorte :

 

 - Lorsque nous en sommes venu à ce point, c’est une nécessité que nous fassions et que nous souffrions ce qu’il est naturel que les méchants fassent et disent entre eux.

 

Ce n’est point encore là le châtiment véritable ;

 

Car tout ce qui est juste est beau, et le châtiment qui fait partie de la justice est également beau :

 

 - Le châtiment véritable, c’est la vengeance qui suit l’injustice.

 

Le méchant qui l’éprouve et celui qui ne l’éprouve pas sont également malheureux :

 

 - Celui-ci, parce qu’il est privé du seul remède qui puisse le guérir ;

 

Celui-là, parce qu’il périt pour servir d’exemple salutaire.

 

Ce qui nous honore véritablement, c’est de suivre ce qu’il y a de meilleur en nous, et de donner toute la perfection possible à ce qui est moins bon, mais susceptible d’amendement.

 

Or, il n’est rien dans l’homme qui ait naturellement plus de disposition que l’âme à fuir le mal, et à poursuivre le souverain bien, et, lorsqu’elle l’a atteint, à s’y attacher pour toujours.

 

C’est aussi pour cette raison que je lui ai donné le second rang dans notre estime.

Le corps

Quiconque voudra un peu réfléchir trouvera que, dans l’ordre naturel, le corps mérite la troisième place.

 

Les richesses excessives sont pour les États et les particuliers une source de séditions et d’inimitiés :

 

 - L’extrémité opposée conduit à l’ordinaire à l’esclavage.

 

Que personne donc n’accumule des trésors en vue de ses enfants, pour leur laisser après soi un riche héritage :

 

 - Ce n’est ni leur avantage, ni celui de l’État.

 

Un revenu modique, qui n’expose point leur jeunesse aux pièges des flatteurs, et ne les laisse pas manquer du nécessaire, est ce qu’il y a de meilleur et de plus convenable ;

 

La modestie bannissant de la vie les chagrins, par l’accord et l’harmonie qu’elle y entretient.

 

Le sage législateur exhortera plutôt ceux qui ont atteint l’âge mûr à respecter les jeunes gens, et à être continuellement sur leurs gardes, pour ne rien dire et ne rien faire d’indécent en leur présence, parce que c’est une nécessité que la jeunesse apprenne à ne rougir de rien, lorsque la vieillesse lui en donne l’exemple.

 

La véritable éducation et de la jeunesse et de tous les âges de la vie ne consiste pas à reprendre, mais à faire constamment ce qu’on dirait aux autres en les reprenant.

 

 

Celui qui honore et respecte sa parenté, et tous ceux qui, sortis du même sang que lui, sont protégés par les mêmes dieux pénates, celui-là a lieu d’espérer que les dieux qui président à la génération lui seront propices dans la procréation de ses enfants.

 

À l’égard des amitiés et des liaisons dans le commerce de la vie, la vraie manière de se faire des amis est de relever et d’estimer les services que nous recevons des autres, plus qu’ils ne les estiment eux-mêmes ;

 

Et de rabaisser les services que nous leur rendons, au-dessous du prix qu’ils y mettent.

 

Le plus grand service que nous puissions rendre à notre patrie et à nos concitoyens, est moins de se signaler aux jeux olympiques, ou aux autres combats guerriers ou pacifiques, que d’obéir aux lois, et de s’en montrer toute sa vie le plus fidèle serviteur.

 

De tous les manquements dont nous puissions nous rendre coupable tant à l’égard des voyageurs que de nos concitoyens, le plus grands est celui qui concerne les suppliants.

 

La vérité est, pour les dieux comme pour les hommes,

 

le premier de tous les biens.

 

Celui qui ne commet aucune injustice mérite qu’on l’honore ;

 

Qu’il y ait entre tous les citoyens un combat de vertu, mais sans jalousie.

 

Il faut savoir réunir beaucoup de douceur et une grande fermeté.

 

Quiconque veut devenir un grand homme ne doit pas s’enivrer de l’amour de lui-même et de ce qui tient à lui :

 

 - La justice seule, qu’il l’aperçoive en lui-même ou dans les autres mérite son amour.

 

Il est encore d’autres préceptes de moindre importance, et souvent répétés, dont il est bon de renouveler le souvenir, afin qu’à mesure qu’un discours s’écoule, un autre prenne sa place ;

 

Car la mémoire est la source qui répare sans cesse les pertes que nous faisons en sagesse.

 

Telle est la perfection idéale vers laquelle l’homme doit tendre ;

 

Mais elle est moins du domaine de l’homme que du domaine des dieux :

 

 - Il faut pourtant adapter nos règlements à la faiblesse humaine, puisque nous avons affaire à des hommes, et non à des dieux.

 

L’ennui, la douleur et le désir, tel est le propre de la nature humaine :

 

 - Ce sont là les ressorts qui tiennent suspendu tout animal mortel, et sur lesquels roulent ses propres mouvements.

 

Après ce qui vient d’être dit, portons cette loi générale contre toute espèce de violence :

 

 - « Que personne ne prenne ni n’emporte rien de ce qui est à autrui ;

 

Ne nous servons d’aucune chose appartenant aux voisins, sans leur consentement exprès :

 

 - Car c’est de l’infraction de cette loi qu’ont pris, que prennent et que prendront naissance tous les maux dont nous avons parlé. »

 

À l’égard des autres désordres, les plus grands sont le libertinage et les excès de la jeunesse ;

 

Ils sont de la plus grande conséquence lorsqu’ils ont pour objet les choses sacrées, et portés à leur comble si ces choses sacrées sont de celles qui intéressent l’État tout entier, ou tout un village, ou quelque autre espèce de communauté.

 

- Au second rang viennent les crimes qui attaquent le culte privé et domestique, et la sainteté des tombeaux.

 

 - Au troisième rang, le manque de respect envers les parents, crime qu’il ne faut pas confondre avec les autres dont nous avons parlé ci-dessus.

 

 - Au quatrième rang, les offenses envers les magistrats, lorsque, sans égards pour leur caractère, et sans avoir obtenu leur agrément, nous prenons, nous emportons, nous employons à notre usage ce qui leur appartient.

 

 - Au cinquième rang, toute action qui blesse les droits du citoyens et provoque la sévérité de la justice.

 

 

 

 

 

 - « Mon fils, tu es jeune ;

 

Avec l’âge tu changeras de sentiment sur bien des choses, et tu en prendras de contraires à ceux où tu es aujourd’hui.

 

Attends jusqu’à ce moment pour prononcer sur l’objet es plus important de la vie.

 

Ce que tu regardes maintenant comme de nulle conséquence est en effet ce qu’il y a de plus intéressant pour l’homme, je veux dire d’avoir sur la divinité des idées justes, d’où dépend sa bonne ou sa mauvaise conduite.

 

Et d’abord, je ne crains point que l’on m’accuse de mensonge lorsque je te dirais à ce sujet une chose digne de remarque, qui est que ni toi ni tes amis vous n’êtes point les premiers à penser comme vous faites sur le compte des dieux, et que dans tous les temps il y a eu tantôt plus, tantôt moins de personnes attaquées par cette maladie.

 

Sur quoi je puis t’assurer, pour en avoir été témoin par rapport à plusieurs, qu’aucun de ceux qui, dans leur jeunesse, ont cru qu’il n’y avait point de dieux, n’a persisté jusqu’à la vieillesse dans ce sentiment ;

 

Qu’à l’égard des deux autres erreurs, à savoir, qu’il y a des dieux, mais qu’ils ne se mêlent point des affaires humaines ;

 

Ou qu’ils s’en mêlent, mais qu’il est aisé de les fléchir par des prières et des sacrifices, si quelques-uns y ont persévéré jusqu’à la fin, la plupart ne l’on pas fait.

Si donc tu me crois, tu suspendras ton jugement, examinant mûrement la chose, jusqu’à ce qu’il te paraisse avec évidence, si elle est telle que tu penses, ou autrement ;

 

Le Roi du monde

 

Durant tout cet intervalle, ne sois pas assez hardi pour te livrer à tout sentiment impie touchant les dieux ;

 

Car il est du devoir du législateur d’essayer dès aujourd’hui et dans la suite de t’instruire sur ce qu’il y a de vrai à cet égard.

 

Jusqu’ici, Platon, tout ce discours me paraît admirable.

 

 Les systèmes qui ont donné naissance à l’impiété ont renversé l’ordre des choses, en ôtant la qualité de premier principe à la cause première de la génération et de la corruption de tous les êtres, et en mettant avant elle ce qui n’existait qu’après elle :

 

 - De là viennent leurs écarts sur la vraie nature des dieux.

 

Je ne te comprends pas encore.

 

Il me paraît, mon cher ami, que presque tous ces philosophes ont ignoré ce que c’est que l’âme, et qu’elles sont ses propriétés.

 

Ils n’ont pas vu qu’en tout le reste, et surtout quant à l’origine, elle est un des premiers êtres qui ont existé, qu’elle a été avant les corps, et qu’elle préside plus qu’aucune autre chose à leurs divers changements et combinaisons.

 

Or, si cela est ainsi, ne faut-il pas conclure nécessairement que tout ce qui a de l’affinité avec l’âme est plus ancien que ce qui appartient au corps, l’âme elle-même étant antérieure au corps.

 

Cela est certain.

Par conséquent et l’opinion, et la prévoyance, et l’intelligence, et l’art, et la loi, ont existé avant la dureté, la mollesse, la pesanteur, la légèreté ;

 

Et les grands, les premiers ouvrages, comme aussi les premières opérations, appartiennent à l’art ;

 

Toutes les productions de la nature, et la nature elle-même, selon la fausse idée qu’ils attachent à ce terme, sont postérieures, et subordonnées à l’art et à l’intelligence.

 

Explique-toi.

 

Je dis qu’ils ont tort d’entendre par le mot nature la génération des premiers êtres, et par premiers êtres les corps.

 

Car si nous parvenons à démontrer que ce n’est ni le feu, ni l’air, ni le corps, mais l’âme qui a été engendrée la première, ne pourrons-nous pas dire avec toutes sortes de raisons que l’âme est au premier rang de l’être, et que c’est là l’ordre établi par la nature ?

 

Quelle est maintenant la définition de ce que l’on appelle âme ?

 

En est-il une autre que celle que nous venons d’assigner,

 

« Une substance qui a la faculté de se mouvoir elle-même » ?

 

Quoi !

 

Tu dis que la définition de cette substance,

 

À qui nous donnons tous le nom d’âme, est de se mouvoir elle-même ?

L’âme est le plus ancien de tous les êtres, et le principe du mouvement.

 

L’âme imprime à tout l’univers le mouvement circulaire.

 

L’âme est le principe de la génération de toutes choses.

 

Venons-en à celui qui, reconnaissant l’existence des dieux, s’imagine qu’ils ne prennent aucun intérêt à ce qui se passe ici-bas, et instruisons-le.

 

 - « Mon cher ami, lui dirons-nous, la persuasion où tu es que les dieux existent vient peut-être d’une certaine affinité divine entre leur nature et la tienne, qui te porte à les honorer et à les reconnaître.

 

Mais tu te jettes dans l’impiété, à la vue de la prospérité dont jouissent en public et en particulier des hommes injustes et méchants :

 

 - Prospérité qui n’a dans le fond rien de réel, mais qui passe pour telle, contre toute raison, dans l’esprit du vulgaire, et que les poètes et les autres écrivains ont célébrée à l’envie dans leurs ouvrages.

 

Peut-être encore qu’ayant vu des impies parvenir heureusement au terme de la vieillesse, laissant après eux les enfants de leurs enfants dans les postes les plus honorables, cette vue a jeté le trouble dans ton âme.

 

Tu auras entendu parler, ou tu auras été spectateur d’un grand nombre d’actions impies et criminelles, qui ont servi à quelques-uns de degrés pour s’élever de la plus basse condition jusqu’aux plus hautes dignités, et même jusqu’à la tyrannie.

 

Aucun dieu n’est négligeant par paresse et par indolence, puisqu’ils ne sont point susceptibles de lâcheté.

Celui qui prend soin de tout a pris des mesures efficaces pour maintenir l’univers dans son intégrité et sa perfection ;

 

Que chaque partie n’éprouve ou ne fait rien que ce qui lui revient de faire ou d’éprouver ;

 

Qu’il a commis des êtres pour veiller sur chaque individu, jusqu’à la moindre de ses actions ou affections ;

 

En sorte que la perfection de l’ouvrage est poussée jusqu’au dernier détail.

 

Toi-même chétif mortel, tout petit que tu es, tu entres pour quelque chose dans l’ordre général, et tu t’y rapporte sans cesse.

 

Mais tu ne fais pas réflexion que toute génération particulière se fait en vue du tout, afin qu’il vive d’une vie heureuse ;

 

Que rien ne se fait pour toi, mais que tu es fait toi-même pour l’univers ;

 

Que tout médecin, tout artisan habile, dirige toutes ces opérations vers un tout, tendant au bien commun, et rapportant chaque partie au tout, et non le tout à quelqu’une des parties.

 

Et tu murmures, parce que tu ignores ce qui est meilleur tout à la fois pour toi, et pour le tout, selon les lois de l’existence universelle.

 

Comment cela encore ?

 

Le Roi du monde faisant réflexion que toutes nos opérations partent d’un principe animé, et qu’elles sont mélangées de vertu et de vice ;

Que l’âme, et le corps quoiqu’il ne soit point éternel, comme les dieux légitimes, ne doivent néanmoins jamais périr, car si le corps ou l’âme venaient à périr, l’espèce des animaux manquerait tout à fait : - (Les Idées éternelles) ;

 

Et qu’il est dans la nature du bien, en tant qu’il vient de l’âme, d’être toujours utile, tandis que le mal est toujours nuisible :

 

 - Le Roi du monde, dis-je, voyant tout cela, a imaginé dans la distribution de chaque partie l’arrangement qu’il a jugé le plus facile et le meilleur, afin que le bien eût le dessus et le mal le dessous dans l’univers.

 

C’est par rapport à cette vue du tout qu’il a fait la combinaison générale des places et des lieux que chaque être doit prendre et occuper d’après ses qualités distinctives.

 

Mais il a laissé à la disposition de nos volontés les causes d’où dépendent les qualités de chacun de nous, car chaque être humain est d’ordinaire tel qu’il lui plaît d’être, suivant les inclinations auxquelles il se porte et le caractère de son âme.

 

Il y a apparence.

 

Ainsi tous les êtres animés sont sujets à divers changements dont le principe est au-dedans d’eux-mêmes, et en conséquence de ces changements, chacun se trouve dans l’ordre et à la place marqués par le destin.

 

Ceux dont les mœurs n’éprouvent que des changements légers éprouvent aussi des changements peu considérables et sont toujours sur une surface à peu près égale.

Pour ceux dont le caractère change davantage et devient plus méchant, ils sont précipités dans les profondeurs et dans ces demeures souterraines appelées du nom d’enfer et d’autres noms semblables ;

 

Sans cesse ils sont troublés par des frayeurs et des songes funestes pendant leur vie et après qu’ils sont séparés de leur corps.

 

Et lorsqu’une âme a fait des progrès marqués, soit dans le mal, soit dans le bien, par une volonté ferme et une conduite soutenue :

 

 - Si c’est dans le bien et qu’elle se soit attachée à la divine vertu jusqu’à devenir en quelque sorte divine comme elle, alors elle reçoit de grandes distinctions, et du lieu qu’elle occupait elle passe dans une autre demeure toute sainte et plus heureuse ;

 

Si elle a vécue dans le vice, elle va habiter une demeure conforme à son état. 

 

 - « Telle est, mon cher fils, qui te crois négligé des dieux,

 

La justice des habitants de l’Olympe. »

 

Si l’on se pervertit, on est transporté au séjour des âmes criminelles ;

 

Si l’on change de bien en mieux, on va se joindre aux âmes saintes ;

 

 - En un mot, dans la vie et dans toutes les morts que nous éprouvons successivement, les semblables vont à leurs semblables et en reçoivent tous les traitements qu’ils doivent naturellement en attendre.

 

 

Et comment, jeune présomptueux, peux-tu te persuader que cette connaissance n’est pas nécessaire, puisque, faute de l’avoir, tu ne pourras jamais te former un plan de vie ni concevoir une idée juste de ce qui en fait le bonheur ou le malheur ?

 

Ce prélude fini, il est temps d’en venir à l’énoncé de la loi, en commençant par ordonner à tous les impies de renoncer à leur impiété, et de prendre des sentiments plus religieux.

 

Les mettrons-nous donc, ces dieux qui veillent sur ce qu’il y a de plus beau dans la nature, et à la vigilance desquels rien n’est comparable, qui ne consentiraient jamais à trahir la justice en acceptant les coupables présents que les méchants leur offriraient dans cette vue, au-dessous des chiens et des hommes de médiocre vertu ?

 

Nous pouvons donc nous flatter d’avoir prouvé suffisamment les trois points proposés, à savoir :

 

 - L’existence des dieux, leur providence et leur inflexible équité.

 

Oui, certes, et les preuves ont pour elles notre suffrage.

 

Voilà ce qui nous a fait parler, à notre âge, avec autant de feu que des jeunes gens.

 

Pour peu que nous ayons réussi à persuader nos adversaires, à leur inspirer de l’horreur pour eux-mêmes et du goût pour les vertus contraires à leurs vices, ce prélude de nos lois contre l’impiété aura été bien employé.

 

Nous avons tout lieu de l’espérer,

 

Et si cela n’arrive pas,

 

Du moins ce discours est de nature à ne point faire de déshonneur

 

au législateur.

 

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