LE SECOND ALCIBIADE
LE SECOND ALCIBIADE
- De la Prière
-
Eh bien donc, ne te semble-t-il pas que la prière exige beaucoup de prudence,
de peur que, sans le savoir, on ne demande aux dieux de grands maux en croyant
leur demander des biens,
et que les dieux ne se trouvent dans la
disposition d’accorder ce qu’on leur demande ?
Et, au nom de ZEUS !
Ne trouves-tu pas que dans cette ville
les hommes sensés sont rares, que la grande majorité manque de sens, et dès
lors, comme tu l’as déclaré toi-même, est en délire ?
Penses-tu que nous fussions en sécurité
au milieu de tant de furieux, et que déjà nous n’eussions pas porté la peine de
notre imprudence en recevant des coups, des insultes et tout ce qu’on doit
attendre de gens furieux ?
Prends donc garde, mon cher, qu’il n’en
soit pas ainsi.
Les hommes se sont de même partagé la
folie.
Le plus haut point de la folie, nous
l’appelons délire ;
Et le point au-dessous, tantôt imbécile,
tantôt stupide.
Mais ceux qui veulent employer des mots
honnêtes appellent les hommes en délire des exaltés, et les imbéciles ou les
stupides des hommes simples ;
Pour d’autres ce sont des gens sans
méchanceté, sans expérience, des enfants.
Notre premier dessein était de
distinguer les insensés et les hommes sensés ;
Car nous sommes tombés d’accord qu’il y
a des hommes sensés et des insensés, n’est-ce pas ?
Les hommes sensés ne sont-ils pas, selon
toi, ceux qui savent ce qu’il faut faire et dire ?
Et les insensés, ceux qui ne savent ni
l’un ni l’autre ?
Or, ceux qui ne savent ni l’un ni
l’autre ne disent-ils pas et ne font-ils pas, à leur insu, ce qu’il ne faut ni
dire ni faire ?
Tu vois donc bien qu’il n’est pas sûr
d’accepter au hasard ce que l’on vous offre, ni de faire soi-même des vœux, si
l’on doit par-là s’attirer quelque malheur ou même perdre la vie.
Pour moi, je crains que les hommes
n’aient véritablement tort de rejeter la cause de leurs maux sur les dieux.
Ce sont eux-mêmes, il faut le dire, qui,
par leurs fautes ou par leurs folies, se rendent misérables malgré le sort.
« Puissant ZEUS, donne-nous
les biens,
soit que nous Te les demandions,
soit que nous ne Te les demandions pas,
et éloigne de nous les maux
quand bien même nous Te les
demanderions ! »
Poète inconnu
Tu vois donc que dans certains cas l’ignorance
est un bien et non pas un mal, comme tu le pensais tout à l’heure.
C’est que, pour ainsi dire, il peut se
faire que toutes les sciences, sans la science de ce qui est bien, soient
rarement utiles à ceux qui les possèdent, et que le plus souvent elles leur
soient pernicieuses.
Aussi les orateurs, chaque fois,
n’hésitent-ils pas à nous conseiller sur les choses qu’ils savent ou croient
savoir.
Les uns nous donnent des conseils sur la
paix et sur la guerre, les autres sur les fortifications à élever ou sur les
ports à construire ;
En un mot, toutes les mesures qui
concernent soit les autres villes, soit la république elle-même, ne se prennent
que par le conseil des orateurs.
Appelles-tu donc sensé celui qui sait
donner des conseils, mais sans savoir ce qu’il y a de mieux à faire, ni dans
quel temps il faut le faire ?
Ni, je pense, celui qui sait faire la
guerre, mais sans savoir ni quand ni
combien de temps il vaut mieux la faire :
-
N’est-ce pas ?
Ni celui qui sait faire mourir,
condamner à des amendes, envoyer en exil, mais qui ne sait ni quand ni envers
qui de pareilles mesures sont bonnes
Mais celui qui joint à ces connaissances
la science du bien ;
Or, cette science est la même que celle
de ce qui est utile, n’est-ce pas ?
- « Il aime beaucoup mieux les
bénédictions des Lacédémoniens
que tous les sacrifices des
Grecs. »
Ammon
Car il n’est pas dans la nature des
dieux de se laisser corrompre par des présents comme un avide usurier, et nous
serions insensés de prétendre, par-là, nous rendre à leurs yeux plus agréables
que les Lacédémoniens.
En effet, ce serait une chose grave que
les dieux eussent plus égard à nos dons et à nos sacrifices qu’à notre âme pour
distinguer ceux qui sont saints et justes.
Aussi, les dieux incorruptibles méprisent
toutes ces choses.
Il y a donc bien de l’apparence que les
dieux et les hommes sensés honorent avant tout la justice et la sagesse.
Or, il n’y a de vraiment justes et de
vraiment sages que ceux qui dans leurs paroles
et dans leurs actions savent s’acquitter de ce qu’ils doivent aux dieux
et aux hommes.
Tu vois donc qu’il n’y a pas de sûreté
pour toi d’aller prier Dieu ;
Car il pourrait arriver que t’entendant
blasphémer il rejetât ton sacrifice, et qu’il t’envoyât tout autre chose que ce
que tu lui aurais demandé.
Je trouve donc qu’il vaut beaucoup mieux
te tenir en repos ;
Car je ne trouve pas que l’exaltation
actuelle de ton esprit, c’est le nom le plus honnête que l’on puisse donner à
la folie, te permette de te servir de la prière des Lacédémoniens.
C’est pourquoi il te faut nécessairement
attendre que quelqu’un t’enseigne la conduite à tenir envers les dieux et
envers les hommes.
Il me semble que, comme, dans Homère,
Minerve
dissipa le nuage qui couvrait les yeux de Diomède, afin qu’il pût reconnaître
si c’était un dieu ou un homme, de même il faut d’abord qu’il dissipe les
ténèbres qui couvrent ton âme pour te mettre en état de discerner le bien et le
mal ;
Car, présentement, tu ne me parais guère
en état de le faire.
Créon dans Euripide dit :
-
« Je prends pour un bon augure cette couronne triomphale, car nous sommes
dans une grande tempête, comme tu le sais ! »
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