LE PREMIER ALCIBIADE

 

LE PREMIER ALCIBIADE

 

 

 

Eh bien, pouvons-nous connaître l'art de nous rendre meilleur nous-mêmes si nous ne savons pas ce que nous sommes nous-mêmes ?

 

Cela est impossible.

 

Mais est-ce une chose bien facile que de se connaître soi-même, et est-ce un homme ordinaire qui écrivit ce précepte sur la porte du temple de

 

Delphes ;

 

Ou est-ce une chose difficile et peu commune ?

 

 

Qu'elle soit facile ou non, toujours est-il, que si nous la savons une fois, nous saurons bientôt quel soin nous devons avoir de nous-mêmes ;

 

Et que, si nous ne la savons pas, nous n'y parviendrons jamais.

 

Sans contredit.

 

Courage donc !

 

Par quels moyens trouverons-nous l'essence absolue des choses ?

 

Car, cette essence connue, nous trouverons bientôt ce que nous sommes

 

nous-même ;

 

Tandis que, faute de la connaître, nous ne la trouverons jamais.

 

Bien dit.

 

Suis-moi donc, par Jupiter !

 

Avec qui t'entretiens-tu présentement ?

 

N'est-ce pas avec moi ?

 

Et moi, n'est-ce pas avec toi ?

 

 

C'est Socrate qui parle ?

 

C’est Alcibiade qui écoute ?

 

 

N'est-ce pas avec la parole que Socrate parle ?

 

Parler et se servir de la parole, l'appelles-tu la même chose ?

 

 

Et celui qui se sert d'une chose n'est-il pas différent de la chose dont il se sert ?

 

Un cordonnier, par exemple, se sert de tranchets, d'alênes et d'autres instruments.

Oui.

 

Le joueur de lyre n'est-il pas différent de la lyre dont il joue ?

 

C'est ce que je te demandais tout à l'heure, en te demandant si celui qui se sert d'une chose et paraît toujours différent de la chose dont il se sert.

 

Sans doute, il me paraît différent.

 

 

Mais le cordonnier et le joueur de lyre se servent aussi de leurs yeux, et ils se servent aussi de leurs mains.

 

Et nous sommes tombés d'accord que celui qui se sert d'une chose est différent de la chose dont il se sert ?

 

Oui.

 

L'homme se sert-il de tout son corps ?

 

Sans doute.

 

Or, si l'homme est différent du corps qui est à lui, qu'est-ce donc que l'homme ?

 

Je ne saurais le dire.

 

 

Tu pourrais au moins dire que l'homme est ce qui se sert du corps ?

 

Or y-a-t-il autre chose que l’âme qui se serve du corps ?

 

Aucune autre.

 

 

C'est donc elle qui commande.

 

(C'est donc elle qui nous ordonne de nous connaître nous-même ?) ?

 

C'est donc notre âme que nous ordonne de connaître celui qui nous ordonne de nous connaître nous-même ?

 

Il y a apparence.

 

 

Celui qui connaît son corps, connaît ce qui est à lui, mais non ce qui est lui.

 

Ainsi, je le répète, quiconque prend soin de son corps, prend soin de ce qui est à lui, mais non pas de lui-même.

 

Tu m'as bien l'air d'avoir raison.

 

 

Tout homme qui aime les richesses n'aime, ni lui ni ce qui est à lui ;

 

Mais une chose encore plus étrangère que ce qui est à lui.

 

C'est juste.

 

 

Celui qui t'aime, c'est celui qui aime ton âme.

 

Voilà pourquoi celui qui aime ton corps se retire en le voyant perdre sa fraîcheur.

 

Mais celui qui aime ton âme ne se retire pas tant qu'elle aspire à la perfection.

 

Il le semble au moins.

 

 

Mon cher Alcibiade, l'âme aussi, pour se connaître, ne doit-elle pas regarder dans l'âme ;

 

Et dans cette endroit où réside la vertu de l'âme, la sagesse, ou dans quelque autre chose à laquelle cette partie de l'âme ressemble ?

 

Or, est-il dans l'âme rien de plus divin que la partie où résident le savoir et la sagesse ?

 

Cette partie de l'âme est donc celle qui ressemble à Dieu ;

 

Et c'est en y regardant et en y contemplant tout ce qui est divin, dieu et la sagesse, qu'on pourra se connaître soi-même parfaitement.

 

Il y a apparence.

 

Se connaître soi-même, voilà la sagesse !

 

Sans doute.

 

Les Etats, Alcibiade, pour être heureux, n'ont donc besoin ni de murailles, ni de trirèmes, ni de chantiers, ni d'une population nombreuse, ni de puissance sans vertu.

 

Non certainement.

 

Si tu veux faire prospérer la république, il faut que tu donnes de la vertu à tes concitoyens.

 

Ce n'est donc pas le pouvoir et la liberté de tout faire qu'il faut procurer à toi et à l'Etat, mais la justice et la sagesse.

 

Il paraît.

 

Car la république et toi, vous vous rendrez agréables aux dieux, si vous agissez justement et sagement.

 

Et pour cela vous ne ferez rien sans regarder dans la partie divine et brillante de votre âme.

 

Car c'est en y regardant que vous pourrez vous voir vous-mêmes et reconnaître les biens qui vous appartiennent.

 

Certainement Socrate.

 

Maintenant, sais-tu l'état où tu es ?

 

Es-tu dans l'état d'homme libre ou d'esclave ?

 

Et sais-tu comment tu peux sortir de l'état où tu es ?

 

Car je n'ose le nommer en parlant d'un homme aussi distingué que toi.

 

Et comment, Socrate ?

 

Si Dieu le veut.

 

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