LA REPUBLIQUE
PLATON
LA REPUBLIQUE
« Naissance de la société»
Si la
justice est habileté et vertu, il me sera facile de montrer qu’elle est
plus forte que l’injustice ;
Et il n’est personne qui n’en convienne,
puisque l’injustice est ignorance.
N’est-ce point parce que l’injustice
fait naître des séditions, des haines et des combats ;
Au lieu que la justice entretient la
paix et la concorde ?
L’injuste sera donc ennemi des dieux, et
le juste en sera l’ami.
À la vérité, c’est l’injustice qui leur
fait former des entreprises criminelles ;
Mais ils ne sont méchants qu’à demi, car
ceux qui sont méchants et injustes tout à fait sont aussi dans une impuissance
absolue d’agir.
Ce qui donne naissance à la société, c’est, selon moi, l’impuissance où
chaque homme se trouve de se suffire à lui-même, et le besoin qu’il éprouve de
beaucoup de choses.
Est-il selon toi, une autre cause de son
origine ?
La multiplicité de ces besoins a réuni
dans un même lieu plusieurs personnes, dans la vue de s’entraider ;
Et nous avons donné à cette société le
nom d’État :
-
N’est-ce pas ?
Mais on ne communique à un autre ce que
l’on a, pour en recevoir ce que l’on n’a pas, que parce que l’on croit y
trouver son avantage.
Sans doute.
Bâtissons donc un État par la pensée.
Nos besoins en formeront les fondements.
Or, le premier et le plus grand de nos
besoins, n’est-ce pas la nourriture, d’où dépend la conservation de notre
vie ?
Oui.
Le second besoin est celui du
logement ;
Le troisième, celui du vêtement.
Je fais réflexion que nous ne naissons
pas tous semblables, mais différents les uns des autres ;
Et que l’un a plus de disposition pour
faire une chose, l’autre pour en faire une autre.
Qu’en penses-tu ?
Mais je suis de ton avis.
Les choses iraient-elles si un seul
faisait plusieurs métiers, ou si chacun se bornait au sien ?
Il est encore évident, ce me semble,
qu’une chose est manquée lorsqu’elle n’est pas faite en son temps.
Cela est évident.
Car l’ouvrage n’attend pas la commodité
de l’ouvrier, mais c’est à l’ouvrier de s’accomoder aux exigences de son
ouvrage.
D’où il suit qu’il se fait plus de
choses, qu’elles se font mieux et plus aisément, lorsque chacun fait celle pour
laquelle il est propre dans le temps marqué, et qu’il est dégagé de tout autre
soin.
Assurément.
Aussi il nous faut plus de quatre
citoyens pour les besoins dont nous venons de parler.
Si nous voulons en effet que tout aille
bien, il me semble que le laboureur ne doit pas faire lui-même sa charrue, sa
bêche, ses râteaux, ni les autres instruments aratoires.
Il en est de même de l’architecte,
auquel il faut beaucoup d’outils, du cordonnier et du tisserand, n’est-ce
pas ?
Oui.
Voilà donc, les charpentiers, les
forgerons, et les autres ouvriers de cette espèce, qui vont entrer dans notre
petit État et l’agrandir.
Sans doute.
Mais il ne sera pas complet si l’on n’y
ajoute pas des bouviers, des bergers et des pâtres de toute espèce, afin que le
laboureur ait des bœufs pour le labourage, et l’architecte des bêtes de somme
pour le transport des matériaux ;
Il faut au cordonnier et au tisserand
des peaux et des laines.
Un État où se trouvent tant de choses
n’est plus petit.
Ce n’est pas tout.
Il est presque impossible à qui veut
fonder un État de lui trouver un lieu d’où il puisse tirer tout ce qui est
nécessaire à sa subsistance.
Cela est impossible en effet.
Notre État aura donc encore besoin de
personnes pour aller chercher dans les États voisins ce qui lui manque.
Mais ces personnes reviendront sans
avoir rien reçues, si elles ne portent en échange à ces États ce dont ils ont
besoin à leur tour.
Il ne suffira donc pas à chacun de
travailler pour soi et ses concitoyens :
-
Il faudra encore qu’il travaille pour les étrangers ;
Notre État aura besoin par conséquent
d’un plus grand nombre de laboureurs et d’autres ouvriers.
Il nous faudra de plus des gens qui se
chargent de l’importation et de l’exportation des divers objets d’échange.
Ce sont ceux que l’on appelle des
commerçants.
N’est-ce pas ?
Oui.
Il nous faudra donc des commerçants.
Certainement.
Et si le commerce se fait par mer, voilà
encore un monde de personnes qu’il faut pour ce genre de commerce.
Mais dans l’État même, comment le
citoyens se feront-ils part les uns aux autres du fruit de leur travail ?
Car c’est la première raison qui les a
portés à vivre en société.
Il nous faut donc encore un marché, et
une monnaie, signe de la valeur des objets échangés.
Sans doute.
Mais si le laboureur, ou quelque autre
artisan, ayant porté au marché ce qu’il a à vendre, le temps où les autres ont
besoin de sa marchandise, son travail sera interrompu.
Point du tout.
Il y a des gens qui, prévoyant cela, se
chargent d’eux-mêmes d’obvier à cet inconvénient ;
Et dans les villes bien policées, ce
sont d’ordinaires les personnes faibles de corps, et peu propres à d’autres
emplois.
Leur état est de rester dans le marché,
et d’acheter des uns ce qu’ils ont à vendre, pour le revendre ensuite aux
autres.
C’est-à-dire que notre ville ne peut se
passer de marchands.
N’est-ce pas le nom donné à ceux qui,
demeurant sur place, ne font d’autre métier que d’acheter et de vendre,
réservant le nom de commerçants pour ceux qui voyagent d’un État à un
autre ? – ( ?)
Il y a, ce me semble, encore d’autres
personnes qui ne rendent pas grand service à la société par leur esprit, mais
dont le corps est robuste, et capable des plus grands travaux ;
Ils trafiquent donc des forces de leur
corps et appellent salaire l’argent qui leur revient de ce trafic ;
D’où leur vient, je crois, le nom de
mercenaires.
N’est-ce pas ?
Oui.
Ils servent donc aussi à rendre un État
complet.
Sans doute.
Adimante, notre État est-il désormais assez grand, et peut-on le regarder comme
parfait ?
Peut-être.
Où pourrons-nous y trouver la justice et
l’injustice ?
Et crois-tu qu’elle prenne naissance
parmi ces divers éléments ?
Je ne le vois point, Socrate,
à moins que ce ne soit dans les rapports
mutuels
qui naissent des divers besoins des
citoyens.
Peut-être as-tu rencontré juste :
-
Voyons cependant, et ne nous rebutons pas.
Commençons par examiner quelle sera la
manière de se nourrir des habitants de ce pays.
Ne se procureront-ils pas des viandes,
du vin, des vêtements, des chaussures et un logement le plus souvent ;
Ils travailleront, pendant l’été, à
demi-nus et sans chaussures ;
Pendant l’hiver, suffisamment vêtus et
chaussés.
Leur nourriture sera de farine d’orge et
de froment, dont ils feront des pains et des gâteaux.
On leur servira ces mets sur du chaume
ou sur des feuilles bien nettes :
-
Ils mangeront, eux et leurs enfants, couchés sur des lits de smilax et de
myrte, ils boiront du vin, la tête ceinte d’une couronne, et chantant les
louanges des dieux, ils passeront leur vie agréablement ensemble ;
Du reste, ils proportionneront à leurs
biens le nombre de leurs enfants, pour éviter les incommodités de la pauvreté
ou de la guerre.
Il me parait, reprit Adimante,
Que tu ne leur donne rien à manger avec
leur pain.
Tu as raison, lui dis-je :
-
J’avais oublié qu’ils auront outre cela, du sel, des olives, du fromage, des
oignons, et les autres légumes que produit la terre.
Je ne veux même les priver de dessert.
Ils auront des figues, des pois et des
fèves, puis des baies de myrte et des faînes qu’ils feront griller au feu, et
qu’ils mangeront en buvant modérément.
Ils parviendront ainsi, pleins de joie
et de santé, jusqu’à l’extrême vieillesse, et laisseront leurs enfants
héritiers de leur bonheur.
Si tu formais, Socrate, une
société de pourceaux,
Les nourrirais-tu d’une autre
manière ?
S’écria Adimante !
Que faut-il donc faire, mon cher Adimante ?
Ce que l’on fait d’ordinaire.
Si tu veux qu’ils soient à leur aise,
fais les manger à table,
Et non couchés sur des lits,
Et sers-leur les mets qui sont en usage
aujourd’hui.
Fort bien, Adimante.
Je t’entends.
Ce n’est pas simplement l’origine d’un
État commode que nous cherchons, mais d’un
État qui regorge de délices :
-
Peut-être ne ferons pas mal de considérer aussi celle-ci car nous pourrions
bien y découvrir par où la justice et l’injustice s’introduise dans la société.
Quoi qu’il en soit, il me semble que le
véritable État, l’État sain, est celui que
nous venons de décrire.
Si tu veux à présent que nous jetions un
coup d’œil sur l’État regorgeant de tout, rien ne nous en empêche.
Il y a apparence que plusieurs ne serons
pas content du genre de vie que nous leur avons prescrit.
Ils y ajouteront des lits, des tables,
des meubles de toute espèce, des ragoûts, des parfums, des odeurs, des filles
de joie, des friandises de toutes les sortes.
Et il ne faudra plus mettre simplement
au rang des choses nécessaires celles dont nous parlions tout à l’heure, une
demeure, des habits, des chaussures :
-
Il faudra encore ajouter la peinture et tous les arts, enfants du luxe.
Il faudra de l’or, de l’ivoire, des
matières précieuses de toutes les sortes :
-
N’est-ce pas ?
Sans doute.
L’État sain dont j’ai parlé d’abord va devenir
trop petit.
Il faudra l’agrandir, et y faire entrer
une multitude de gens que le luxe, et non le besoin, introduit dans les États,
comme les chasseurs de toutes espèces, et ceux dont l’art consiste dans
l’imitation, soit pour les figures, soit pour les couleurs, soit pour les
sons ;
De plus les poètes, avec toute leur
suite, les récitateurs, les acteurs, les danseurs, les entrepreneurs pour les
théâtres, les ouvriers en tout genre, surtout ceux qui travaillent pour les
ornements de femme.
N’auront nous pas encore besoin de
gouverneurs et de gouvernantes, de nourrices, de coiffeurs, de traiteurs, de
cuisiniers, de même de porchers ?
Nous n’avions pas tout cela dans notre
première ville, car nous n’en avions pas besoin ;
Mais dans celle-ci, comment s’en passer,
non plus que de toutes les espèces d’animaux dont il prendra fantaisie à chacun
de manger ?
Comment s’en passer en effet.
Mais, en menant ce train de vie, les
médecins, dont nous avions à peine besoin auparavant, nous deviennent
nécessaires.
J’en conviens.
Et le pays qui suffisait auparavant à
l’entretien de ses habitants, ne sera-t-il pas désormais trop petit ?
Cela est vrai.
Si nous voulons donc avoir assez de
pâturages et de terres à labourer, il nous faudra empiéter sur nos voisins, et
nos voisins en ferons autant par rapport à nous, si, passant les bornes du
nécessaire, ils se livrent, comme nous, au désir insatiable d’avoir.
La chose ne saurait être autrement, Socrate.
Nous ferons donc la guerre après
cela !
Ou quel autre parti prendre ?
Ne parlons pas encore des biens ou des
maux que la guerre apporte avec elle.
Disons seulement que nous avons
découvert l’origine de ce fléau,
si funeste aux États et aux
particuliers.
Ce qu’il ne faut pas laisser dire à
aucun poète, c’est que ceux que Dieu punit sont malheureux :
-
Qu’ils disent, « à la bonne heure, Que les méchants sont à plaindre, en ce
qu’ils ont besoin de châtiment, et que les peines que Dieu leur envoie sont un
bien pour eux. »
Doit-on regarder Dieu comme un enchanteur qui se plaît à
prendre mille formes différentes, et qui tantôt paraît sous une forme
étrangère, tantôt nous fait illusion, en affectant nos sens comme s’il était
réellement présent ?
Un Dieu peut-il se résoudre à mentir de
parole ou d’action, en nous présentant un fantôme au lieu de lui-même ?
La nature des dieux et des génies est
donc ennemie du mensonge.
Essentiellement droit et vrai dans ses
paroles et ses actions, Dieu ne change pas sa forme naturelle ;
Il ne peut tromper les autres ni par des
fantômes ni par des discours, ni en leur envoyant des signes, soit pendant le
jour, soit pendant la nuit.
Qu’avons-nous à régler à présent ?
N’est-ce pas le choix de ceux qui doivent commander ou obéir ?
Choisissons donc entre tous les gardiens
ceux qui, après un mûr examen, nous aurons paru toute leur vie empressés à
faire ce qu’ils ont cru être le bien public, et que rien n’a jamais pu engager
à agir contre les intérêts de l’État ;
Et si la séduction ou la contrainte ne
leur a jamais fait perdre de vue l’obligation de travailler pour le bien
public.
Je pense que les opinions nous sortent
de l’esprit de deux manières, de plein gré, ou malgré nous.
Nous renonçons de plein gré aux opinions
fausses, lorsque l’on nous détrompe.
Nous abandonnons malgré nous celles qui
sont vraies.
Ce malheur ne peut donc nous arriver que
par surprise, enchantement ou violence.
-
Par surprise, j’entends la dissuasion et l’oubli.
Celui-ci est l’ouvrage du temps,
celle-là des raisons d’autrui qui prennent la place des nôtres.
-
par violence, j’entends le chagrin et la douleur qui obligent quelques-uns à
changer de sentiment.
-
tu vois, je crois, sans peine, que l’enchantement agit sur ceux qui changent
d’opinions, séduits par l’attrait du plaisir ou par la crainte de quelque mal.
Il faut ensuite, les mettre à l’épreuve
des travaux et de la douleur, et de voir comment ils soutiendront ces assauts.
Qu’ainsi ils doivent regarder la terre
qu’ils habitent comme leur mère et leur nourrice, la défendre contre quiconque
oserait l’attaquer, et traiter les autres citoyens comme leurs frères sortis
comme eux du même sein.
Je ne vois aucun moyen d’en convaincre
ceux dont nous parlons ;
Mais je crois qu’on peut le persuader à
leurs enfants et à ceux qui naîtront dans la suite.
- « Que cette invention ait donc
tout le succès
qu’il plaira à la renommée de lui
donner ! »
Et nous laissons à Apollon
Delphien le soin de faire les Lois les plus grandes et les plus
importantes.
Ce sont celles qui regardent la
construction des temples, les sacrifices, le culte des dieux, des génies et des
héros, les funérailles et les cérémonies qui servent à apaiser les mânes des
morts.
Nous ne savons pas ce qu’il faut régler
là-dessus ;
Et, puisque nous fondons une République,
il ne serait pas sage de nous en rapporter à d’autres hommes, ni de consulter
d’autre interprète que celui du pays.
Or, le
dieu de Delphes est, en matière de religion, l’interprète naturel du
pays, ayant exprès choisi le milieu et comme le nombril de la terre pour rendre
de là ses oracles.
Fils d’Ariston, notre république est
enfin formée.
PLATON
LA REPUBLIQUE
« La Justice »
La prudence me paraît régner dans la
République que nous avons décrite, car le bon conseil y règne :
-
N’est-ce pas ?
Il n’est pas moins clair qu’une certaine science préside à
ce bon conseil, puisque ce n’est pas l’ignorance, mais la science, qui fait
prendre de justes mesures.
C’est celle qui a pour but la
conservation de l’État.
Elle réside dans les magistrats que nous
appelons les vrais gardiens.
Prudente dans ses conseils, et par suite
sage.
C’est cette idée juste et légitime de ce
qui est à craindre et de ce qui ne l’est pas, idée que rien ne peut effacer que
j’appelle courage.
La tempérance n’est autre chose qu’un
certain ordre, qu’un frein que l’on met à ses plaisirs et à ses passions.
« Être maître de soi-même. »
Ce que nous avons établi au
commencement, lorsque nous fondions notre République, comme un devoir universel
et indispensable, c’est je crois, la
justice même !
La justice consistait à se mêler
uniquement de ses affaires, sans entrer pour rien dans celles d’autrui.
Que la justice consiste en ce que chacun
fasse ce qu’il a à faire.
Ainsi, cette vertu, qui contient chacun
dans ses limites de sa propre tâche, ne contribue pas moins à la perfection de
la société civile, que la prudence, le courage et la tempérance.
Les magistrats dans notre République ne
seront-ils pas chargés de prononcer sur les différents entre
particuliers ?
Quelle autre fin se proposeront-ils dans
leurs jugements, sinon d’empêcher que personne ne s’empare du bien d’autrui, ou
ne soit privé du sien ?
C’est donc encore une preuve que la
justice assure à chacun la possession de ce qui lui appartient, et l’exercice
de l’emploi qui lui convient.
La justice se trouve nécessairement dans
une République bien constituée.
PLATON
LA REPUBLIQUE
« Le caractère et les mœurs »
N’est-ce pas une nécessité pour nous de
convenir que le caractère et les
mœurs d’une société se trouvent dans chacun des individus qui la
composent, puisque ce ne peut être que de là qu’elles ont passé dans la
société.
Personne ne désire simplement la
boisson, mais une bonne boisson ;
Ni le manger, mais un bon manger ;
Car tous désirent les bonnes choses.
Si donc la soif est un désir, c’est le
désir de quelque chose de bon, quelque soit son objet, soit la boisson, soit
autre chose.
Il en est ainsi des autres désirs.
La science, en général, a pour objet,
tout ce qui peut ou doit être connu, quel qu’il soit.
Tandis qu’une science en particulier a
pour objet telle ou telle connaissance.
Ce principe qui leur défend de boire
n’est-ce pas la raison ?
Celui qui les y porte et les pousse
n’est-il pas une suite de la maladie ou d’une certaine disposition du
corps ?
L’homme mérite donc le nom de courageux
lorsque cette partie de son âme, où réside la colère, suit constamment, à
travers les plaisirs et les peines, les ordres de la raison sur ce qui est ou
n’est pas à craindre.
Il est prudent par cette petite partie
de son âme qui commande et donne des ordres, qui sait discerner ce qui est
utile à chacune des trois autres parties et à toutes ensembles.
Nous appelons tempérant celui dans
lequel il y a amitié et harmonie entre la partie qui commande et celles qui
obéissent, lorsque ces deux dernières demeurent d’accord que c’est à la raison
de commander, et qu’elles ne doivent pas l’abandonner.
-
Par exemple, s’il s’agissait, à l’égard de notre République et du particulier
formé sur son modèle par la nature et par l’éducation, d’examiner entre nous si
cet homme pourrait détourner à son profit un dépôt d’or ou d’argent, penses-tu
que personne le crût plus capable d’ une telle action que ceux qui ne lui
ressemblent pas ?
Ne sera-t-il pas également incapable de
sacrilèges, de vols, de trahisons à l’égard de l’État ou de ses amis ?
De manquer en aucune façon à ses
serments et à ses promesses ?
L’adultère, le manque de respect envers
ses parents, et de piété envers les dieux, sont encore des fautes dont il se
rendra coupable moins que personne.
Mais connais-tu quelque autre vertu que
la justice qui puisse former des hommes et des villes tels.
La vertu est donc, si je puis parler
ainsi, la santé, la beauté, la bonne disposition de l’âme.
Le vice, au contraire, en est la
maladie, la difformité et la faiblesse.
Les actions honnêtes ne
contribuent-elles pas à faire naître en nous la vertu, et les actions
déshonnêtes à y produire le vice ?
Nous n’avons plus par conséquent qu’à
examiner s’il est utile de faire des actions justes, de s’appliquer ce qui est
honnête, et d’être juste, que l’on soit ou non connu pour tel, ou de commettre
des injustices et d’être injuste, quand bien même on n’aurait pas à craindre
d’en être puni, et d’être forcé de devenir meilleur par la correction.
PLATON
LA REPUBLIQUE
« Les philosophes»
À moins que les philosophes ne gouvernent les États, ou que ceux que
l’on appelle aujourd’hui rois et souverains ne soient véritablement et
sérieusement des philosophes, de sorte que l’autorité publique et la
philosophie se rencontrent ensemble dans le même sujet, et qu’on exclue absolument
du gouvernement tant de personnes qui aspirent aujourd’hui à l’un de ces deux
termes, à l’exclusion de l’autre ;
À moins de cela mon cher Adimante,
il n’est point de remède aux maux qui désolent les États, ni même à ceux du
genre humain ;
Et jamais cet État parfait, dont nous
avons fait le plan, ne paraîtra sur la terre et ne verra le jour.
Ainsi, nous dirons du philosophe qu’il
aime la sagesse toute entière.
Voici donc par où je distingue ceux qui
sont avides de voir, ont la manie des arts, et se bornent à la pratique, des
contemplateurs de la vérité, à qui seuls convient le nom de philosophes.
Les premiers, dont la curiosité est
toute dans les yeux et dans les oreilles, se plaisent à entendre de belles
voix, à voir de belles couleurs, de belles figues, et tous les ouvrages de
l’art ou de la nature où il entre quelque chose de beau ;
Mais leur âme est incapable de s’élever
jusqu’à l’essence du beau, de la connaître et de s’y attacher.
Ne sont-ils pas rare ceux qui peuvent
s’élever jusqu’au vrai beau, et le contempler en lui-même ?
Qu’est-ce que la vie d’un homme qui, à
la vérité, connaît de belles choses, mais qui n’a aucune idée de la beauté en
elle-même, et qui n’est pas capable de suivre ceux qui voudraient la lui faire
connaître ?
-
Est-ce un rêve, est-ce une réalité ?
Prends garde :
-
Qu’est-ce que rêver ?
N’est-ce pas, soit qu’on dorme, soit
qu’on veille, prendre la ressemblance d’une chose pour la chose même ?
Celui au contraire qui peut contempler
le beau, soit en lui-même, soit en ce qui participe à son essence ;
Qui ne confond pas le beau et les choses
belles, et qui ne prend jamais les choses belles pour le beau, vit-il en rêve
ou en réalité ?
Les connaissances de celui-ci, qui sont
fondées sur une vue claire des objets, sont donc une vraie science ;
Et celles de celui-là, qui ne reposent
que sur l’apparence, ne méritent que le nom d’opinions.
« Celui qui connaît, connaît-il
quelque chose, ou rien ? »
La science n’a-t-elle pas pour objet de
connaître ce qui est en tant qu’il est ?
Et l’opinion n’est autre chose,
disons-nous, que la faculté de juger sur l’apparence.
Dis plutôt que ce n’est rien en
comparaison de la durée des siècles.
O mon cher, n’aie pas trop mauvaise
opinion de la multitude.
Quelle que soit sa façon de penser, homme,
au lieu de disputer avec elle, tâche de la réconcilier avec la philosophie en
détruisant les mauvaises impressions qu’on lui en a données.
Montre-lui les philosophes dont tu veux
parler ;
Définis, comme nous venons de le faire,
leur caractère et celui de leur profession, de peur qu’elle ne s’imagine que tu
lui parles des philosophes tels qu’elle les conçoit.
Diras-tu que, quand même elle les
envisagerait sous leur vrai jour, elle s’en formerait toujours la même idée,
différente de la nôtre, et répondrait toujours comme par le passé ?
Je préviens ton objection, et je te
déclare qu’un caractère aussi intraitable n’est pas celui de la multitude, mais
celui du très petit nombre.
Eh bien ! - Sois également persuadé que ce qui
indispose tant de gens contre la philosophie, ce sont ces faux sages, toujours
déchaînés contre les gens, qu’ils accablent d’injures, et dont les discours
sont une satire perpétuelle du genre humain.
Ils font en cela un personnage tout à
fait messéant à la philosophie.
Car, mon cher Adimante, celui qui fait
son unique étude de la contemplation de la vérité n’a pas le temps d’abaisser
ses regards sur la conduite des hommes pour la censurer, et se remplir contre
eux de haine et d’aigreur.
Tiens donc pour certain que ce qui
répand sur les objets des sciences la lumière de la vérité, ce qui donne à
l’âme la faculté de connaître, c’est l’idée du bien, et qu’elle est le principe
de la science et de la vérité, en tant qu’elles sont du domaine de
l’intelligence.
PLATON
LA REPUBLIQUE
« L’image de la condition humaine»
Imagine un antre souterrain,
ayant dans toute sa longueur une ouverture qui donne une libre entrée à la
lumière ;
Et, dans cette antre, des
hommes enchaînés depuis l’enfance, de sorte qu’ils ne puissent
changer de place ni tourner la tête, à cause des chaînes qui leur
assujettissent les jambes et le cou, mais seulement voir les objets qu’ils ont
en face.
Derrière eux, à une certaine distance et
une certaine hauteur, est un feu dont la lueur les éclaire, et entre ce feu et
les captifs est un chemin escarpé.
Le long de ce chemin, imagine un mur
semblable à ces cloisons que les charlatans mettent entre eux et les
spectateurs, pour leur dérober le jeu et les ressorts secrets des merveilles
qu’ils leur montrent.
Je me représente tout cela.
Figure-toi des hommes qui passent le
long de ce mur, portant des objets de toute espèce, des figures d’hommes et
d’animaux en bois ou en pierre, de sorte que tout cela paraisse au-dessus du
mur.
Parmi ceux qui les portent, les uns s’entretiennent
ensemble, les autres passent sans rien dire.
Voilà un étrange tableau, et d’étranges
prisonniers !
Ils nous ressemblent de point en point.
Et d’abord, crois-tu qu’ils verront
autre chose d’eux-mêmes et de ceux qui sont à leurs côtés, que les ombres qui
vont se peindre vis-à-vis d’eux dans le fond de la caverne ?
Que pourraient-ils voir de plus,
puisque,
Depuis leur naissance,
Ils sont contraints de tenir toujours la
tête immobile ?
Verront-ils aussi autre chose que les
ombres des objets qui passent derrière eux ?
Non.
S’ils pouvaient converser ensemble, ne
conviendraient-ils pas entre eux de donner aux ombres qu’ils voient les
noms des choses mêmes ?
Sans contredit.
Et s’il y avait au fond de leur prison un
écho qui répétât les paroles des passants, ne s’imagineraient-ils
pas entendre parler les ombres mêmes qui passent devant leurs yeux ?
Oui.
Enfin, ils ne croiraient pas qu’il y eût
autre chose de réel que ces ombres.
Sans doute.
Vois maintenant ce qui devra
naturellement leur arriver, si on les délivre de leurs fers et qu’on les
guérisse de leurs erreurs.
Qu’on détache un de ces captifs ;
Qu’on le force sur le champ de se lever,
de tourner la tête, de marcher et de regarder du côté de la lumière :
-
Il ne fera tout cela qu’avec des peines infinies.
La lumière lui blessera les yeux, et l’éblouissement
qu’elle lui causera l’empêchera de discerner les objets dont il voyait
auparavant les ombres.
Que crois-tu qu’il répondit à celui qui
lui dirait que jusqu’alors il n’a vu que des fantômes, qu’à présent il a devant
les yeux des objets plus réels et plus approchant de la vérité ?
Si on lui montre ensuite les choses à
meure qu’elles se présenteront, et qu’on l’oblige à force de questions à dire
ce que c’est, ne le jettera-t-on pas dans l’embarras, et ne se persuadera-t-il
pas que ce qu’il voyait auparavant était plus réel que ce qu’on lui
montre ?
Sans doute.
Et si on le contraignait de regardait le
feu, n’aurait-il pas mal aux yeux ?
N’en détournerait-il pas ses regards
pour les porter sur ces ombres qu’il fixe sans effort ?
Ne jugerait-il pas qu’elles ont quelque
chose de plus net et de plus distinct que tout ce qu’on lui fait voir ?
Assurément.
Si maintenant on l’arrache de la
caverne, et qu’on le traîne, par le sentier rude et escarpé, jusqu’à la clarté
du soleil, quel supplice pour lui d’être traîné de la sorte.
Dans quelle fureur il entrerait !
Et lorsqu’il serait arrivé au grand
jour, les yeux tout éblouis de son éclat, pourrait-il rien voir de cette foule
d’objet que nous appelons des êtres réels ?
Il ne le pourrait pas d’abord.
Il lui faudrait du temps, sans doute,
pour s’y accoutumer.
Ce qu’il discernerait le plus aisément,
ce serait d’abord les ombres, ensuite les images des hommes et des autres
objets, peintes dans les eaux ;
Enfin, les objets mêmes.
De là, il porterait ses regards vers le
ciel, dont il soutiendrait plus facilement la vue de nuit à la lueur de la lune
et des étoiles, qu’en plein jour à la lumière du soleil.
Sans doute.
À la fin, il serait en état non
seulement de voir l’image du soleil dans les eaux et partout où son image se
réfléchit,
(Mais de le
fixer, de le contempler lui-même à sa véritable place.)
Oui.
Après cela, se mettant à raisonner, il
en viendra à conclure que c’est le soleil qui fait les saisons et les années,
qui gouverne tout dans le monde visible, et qui est en quelque sorte la cause
de tout ce qui se voyait dans la caverne.
Il est évident qu’il en viendrait par
degré jusqu’à faire ces réflexions.
S’il venait alors à se rappeler sa
première demeure, l’idée qu’on y a de la sagesse, et ses compagnons
d’esclavage, ne se réjouirait-il pas de son changement, et n’aurait-il pas
compassion de leur malheur ?
Assurément.
Crois-tu qu’il fût encore jaloux des
honneurs, des louanges et des récompenses qu’on y donnait à celui qui
saisissait le plus promptement les ombres à leur passage, qui se rappelait le
plus sûrement celles qui allaient devant, après ou ensemble, et qui par-là
était le plus habile à deviner leur apparition ;
Ou qu’il portât envie à la condition de
ceux qui, dans cette prison, étaient les plus puissants et les plus
honorés ?
Ne préférait-il pas, comme Achille
dans Homère,
de passer sa vie au service d’un pauvre laboureur, et de tout souffrir, plutôt
que de reprendre son premier état et ses premières illusions ?
Je ne doute pas qu’il ne fût disposé à
souffrir tout,
Plutôt que de vivre de la sorte.
Fais encore attention à ceci.
S’il retournait de nouveau dans sa
prison pour y reprendre son ancienne place, dans ce passage subit du grand jour
à l’obscurité, ne se trouverait-il pas comme un aveugle ?
Oui.
Et si, tandis qu’il ne distingue encore
rien, et avant que ses yeux soient bien remis, ce qui ne pourrait arriver qu’après
un assez longtemps, il lui fallait entrer en dispute avec les autres
prisonniers sur ces ombres, n’apprêterai-il point à rire aux autre, qui
diraient de lui que, pour être monté là-haut, il a perdu la vue ;
Ajoutant que ce serait une folie à eux
de vouloir sortir du lieu où ils sont, et que, si quelqu’un s’avisait de
vouloir les en tirer et les conduire en haut, il faudrait s’en saisir et le
tuer ?
Sans contredit.
Eh bien, mon cher Adimante,
C’est là précisément l’image de la
condition humaine.
L’antre souterrain, c’est ce monde
visible ;
Le feu qui l’éclaire, c’est la lumière
du soleil ;
Ce captif qui monte à la région
supérieure et qui la contemple, c’est l’âme qui s’élève jusqu’à la sphère
intelligible.
Voilà du moins qu’elle est ma pensée, puisque
tu veux la savoir.
Dieu sait si elle est vraie ;
Quant à moi, la chose me paraît telle
que je vais dire.
Dans le lieu le plus élevé du monde
intellectuel, est l’idée du bien qu’on aperçoit qu’avec beaucoup de peines et
d’efforts ;
Mais que l’on ne peut connaître, sans
conclure qu’elle est la cause première de tout ce qu’il y a de beau et de bon
dans l’univers ;
Que, dans ce monde visible, elle produit
la lumière et l’astre qui y préside ;
Que, dans le monde idéal, elle engendre
la vérité et l’intelligence ;
Qu’il faut par conséquent la connaître,
si l’on veut se conduire sagement dans l’administration des affaires, tant
publiques que particulières.
Je suis de ton avis autant que je puis
comprendre ta pensée.
Admets donc aussi, et ne t’étonne plus que ceux qui sont parvenus à cette
sublime contemplation dédaignent de prendre part aux affaires humaines, et que
leur âme aspirent sans cesse à se fixer dans ce lieu élevé.
La chose doit être ainsi, si elle est
conforme à la peinture allégorique que j’en ai tracée.
Cela doit être.
Est-il surprenant qu’un homme, passant
de cette contemplation divine à celle des misérables objets qui nous occupent,
soit troublé et paraisse ridicule lorsque,
Avant d’être familiarisé avec les
ténèbres qui l’environnent,
Il est forcé d’entrer en dispute, devant
les tribunaux ou ailleurs, sur des ombres et des fantômes de justice,
Et d’expliquer la manière dont il les
conçoit devant des personnes qui n’ont jamais vu la justice elle-même ?
Je ne vois en cela rien de surprenant.
Un homme sensé fera réflexion que la vue
peut-être troublée de deux manières et par deux causes opposées, par le passage
de la lumière à l’obscurité, ou par celui de l’obscurité à la lumière ;
Et, appliquant aux yeux de l’âme ce qui
arrive aux yeux du corps, lorsqu’il la verra troublée et embarrassée pour
discerner certains objets, au lieu de rire sans raison de son embarras, il
examinera s’il lui vient de ce qu’elle descend d’un état plus lumineux, ou si
c’est que, passant de l’ignorance à la lumière, elle est éblouie de son trop
grand éclat.
Dans le premier cas, il la félicitera de
son embarras ;
Dans le second, il plaindra son
sort ;
Ou, s’il veut rire à ses dépens, ses
railleries seront moins ridicules que si elles s’adressaient à l’âme qui
redescend du séjour de la lumière.
Ce que tu dis est très raisonnable.
Or, si tout cela est vrai, il faut en
conclure que la science ne s’apprend pas de la manière dont certaines personnes
le prétendent.
Elles se vantent de pouvoir la faire entrer
dans une âme où elle n’est pas, à peu près comme on rendrait la vue à des yeux
aveugles.
Ils le disent hautement.
Mais le discours présent nous fait voir
que chacun a dans son âme la faculté d’apprendre avec un organe destiné à
cela ;
Que tout le secret consiste à tourner
cet organe, avec l’âme toute entière, de la vue de ce qui naît vers la
contemplation de ce qui est, jusqu’à ce qu’il puisse fixer ses regards sur ce
qu’il y a de plus lumineux dans l’être, c’est-à-dire, selon nous, sur le bien ;
De même que, si l’œil n’avait pas de
mouvement particulier, il faudrait de nécessité que tout le corps tournât avec
lui dans le passage des ténèbres à la lumière ;
N’est-ce pas ?
Oui.
Dans cette évolution que l’on fait faire
à l’âme, tout l’art consiste donc à la tourner de la manière la plus aisée et
la plus utile.
Il ne s’agit pas de lui donner la
faculté de voir :
-
Elle l’a déjà ;
Mais elle regarde dans une mauvaise
direction, elle ne regarde point où il faudrait :
-
C’est ce qu’il faut corriger.
PLATON
LA REPUBLIQUE
«La Timocratie »
Il est difficile que la
Constitution d’un État tel que le nôtre s’altère ;
Mais comme tout ce qui naît est soumis à
la ruine, ce système de gouvernement, tout excellent qu’il est, ne se
maintiendra pas toujours ;
Il se dissoudra, et voici comment :
-
Il y a non seulement par rapport aux plantes qui naissent dans le sein de la
terre, mais encore à l’égard du corps de l’homme et des animaux qui vivent sur
sa surface, des retours de fertilité et de stérilité.
Ces retours ont lieu quand chaque espèce
termine et recommence sa révolution circulaire, laquelle est plus courte ou
plus longue, selon que la vie de chaque espèce et plus longue ou plus courte.
Pour les générations divines, la
révolution divine est comprise dans un nombre parfait.
Pour ce qui touche les hommes, il y a un
nombre géométrique dont la vertu préside aux bonnes et aux mauvaises
générations.
Ignorant la vertu de ce nombre, les
magistrats feront contracter à contre-temps des mariages d’où naîtront, sous de
funestes auspices, des enfants de mauvais naturel.
Leurs pères choisiront, à la vérité, les
meilleurs d’entre eux pour les remplacer ;
Mais, comme ils seront indignes de leur
succéder dans leurs dignités, ils n’y seront pas plutôt élevés, qu’ils
commenceront par nous négliger en ne faisant pas de la musique le cas où il
convient d’en faire, puis en négligeant pareillement la gymnastique ;
D’où il arrivera que l’éducation de nos
jeunes gens sera beaucoup moins parfaite.
Le fer venant donc à se mêler avec
l’argent, et l’airain avec l’or, il résultera de ce mélange un défaut de
convenance, de régularité et d’harmonie :
-
Défaut qui, quelque part qu’il se trouve, engendre toujours la guerre et
l’inimitié.
Après bien des violences et des luttes,
les gens de guerres et les magistrats s’accorderont à faire entre eux le
partage des terres et des maisons ;
Et ils attacheront comme des esclaves,
au soin de leurs terres et de leurs maisons, le reste des citoyens, qu’ils
gardaient auparavant comme des hommes libres, comme leurs amis et leurs
nourriciers ;
Et eux-mêmes, continueront de faire la
guerre et de pourvoir à la sûreté commune.
Ces richesses, accumulées dans les
coffres de chaque particulier, perdent à la fin la timocratie (La Démocratie ?).
Leur premier effet est de pousser chaque
citoyen à faire des dépenses de luxe pour lui et pour sa femme, et par
conséquent à méconnaître et à éluder la Loi.
Ensuite l’exemple des uns excitant les
autres, et les portants à les imiter, en peu de temps la contagion devient
universelle.
Pour soutenir ces dépenses, on se livre
de plus en plus à la passion d’amasser ;
Or, plus le crédit des richesses
augmente, plus celui de la vertu diminue.
L’or et la vertu ne sont-ils pas, en
effet, comme deux poids mis dans une balance, dont l’un ne peut monter sans que
l’autre ne baisse.
Oui.
Par conséquent, la vertu et les gens de
bien sont moins estimés dans un État, à proportion qu’on y estime davantage les
riches et les richesses.
Cela est évident.
Mais on recherche ce que l’on estime, et
on néglige ce que l’on méprise.
Sans doute.
Ainsi, dans la Timocratie, les citoyens,
d’ambitieux et d’intrigants qu’ils étaient, finissent par devenir avares et
cupides.
Tous leurs éloges, toute leur admiration
est pour les riches ;
Les charges ne sont que pour eux :
- C’est assez d’être pauvre pour être
méprisé.
Sans contredit.
Alors, on fixe par une loi les
conditions exigibles pour participer au pouvoir oligarchique, et ces conditions
se résument dans la quotité du revenu.
La quotité requise est plus ou moins
considérable, selon que le principe oligarchique est plus ou moins en
vigueur ;
Et il est défendu d’aspirer aux charges
à ceux dont le bien ne monte pas au taux marqué.
Les riches font passer cette loi par la
voie de la force et des armes, ou on l’adopte par la crainte de quelque
violence de leur part.
N’est-ce pas ainsi que les choses se
passent ?
Si, dans le choix du pilote, on avait
uniquement égard au cens, et qu’on exclut du gouvernail le pauvre, malgré sa
grande expérience, qu’arriverait-il ?
Que les vaisseaux seraient très mal
gouvernés.
Cet État, par sa nature, n’est point
Un ;
Mais il renferme nécessairement deux
État, l’un composé de riches, l’autre de pauvres, qui habitent le même sol, et
qui travaillent sans cesse à se détruire les uns les autres.
PLATON
LA REPUBLIQUE
«l’épreuve redoutable»
La douleur n’est-elle pas le contraire
du plaisir ?
N’y at-il pas aussi un état où l’âme
n’éprouve ni plaisir ni douleur ?
Cet état qui tient le milieu entre ces
deux sentiments contraires, ne consiste-t-il pas dans un certain repos où l’âme
se trouve à l’égard de l’un et de l’autre ?
N’est-ce pas là ta pensée ?
Eh quoi !
Penses-tu qu’un être immortel doive
borner ses soins et ses vues à un temps si court, au lieu de l’étendre à
l’éternité ?
Ne sais-tu donc pas que notre âme est
immortelle, et qu’elle ne meurt jamais ?
Mais pour bien connaître sa véritable
nature, il ne faut pas la considérer, comme nous le faisons, dans l’état de
dégradation où la mettent son union avec le corps, et tous les maux qui sont la
suite de cette union ;
Il vaut mieux la contempler
attentivement avec les yeux de l’esprit, telle qu’elle est en elle-même,
dégagée de tout ce qui lui est étranger.
Alors on verra qu’elle est effectivement
plus belle :
-
Et nous connaîtrons plus distinctement la nature de la justice, de l’injustice,
et des autres choses dont nous avons parlé.
Mais voici, mon cher Adimante,
ce qu’il faut envisager en elle.
Quoi ?
« Son amour pour la vérité. »
Or, voilà évidemment, mon cher Adimante,
l’épreuve
redoutable pour l’humanité !
Voici ce que dit la vierge Lachésis, fille de la
nécessité :
-
« Âmes passagères, vous allez commencer une nouvelle carrière et entrer
dans un corps mortel.
Le génie ne choisira point pour
vous :
- Vous choisirez chacune le vôtre.
La première que le sort désignera
choisira la première, et son choix sera irrévocable.
La vertu n’a point de maître ;
Elle s’attache à celui qui l’honore, et
fuit celui qui la méprise.
La faute du choix tombera sur vous.
Dieu en est innocent. »
-
« Celle qui choisira la dernière, pourvu qu’elle le fasse avec
discernement, et qu’ensuite elle soit conséquente dans sa conduite, peut se
promettre une vie heureuse et exempte de maux.
Ainsi donc, que celle qui doit
choisir la première se garde de trop de confiance, et que la dernière de
désespère point. »
Si donc tu veux m’en croire, convaincus
que notre âme est immortelle, et qu’elle est capable de par sa nature de tous
les biens comme de tous les maux, nous marcherons toujours par la
route céleste, et nous nous attacherons de toutes nos forces à la
pratique de la justice et de la sagesse.
Par-là, nous serons en paix avec
nous-mêmes et avec les dieux ;
Et après avoir remporté sur la terre le
prix destiné à la vertu, semblables à des athlètes victorieux qu’on mène en
triomphe, nous serons encore couronnés là-bas, et le bonheur nous accompagnera
durant ce voyage de mille ans dont nous avons parlé.
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