AXIOCHOS
AXIOCHOS - ( apocryphe )
Sur la mort…
La vie est un court voyage en pays
étranger,
et il faut la passer jusqu’au bout dans
la décence,
puis suivre son destin de bon cœur,
sinon en chantant le péan.
Mais se laisser aller, et être arraché
de force à la vie,
c’est se comporter en marmot
et non comme on le doit après avoir
atteint l’âge de raison.
C’est, Axiochos, que tu mêles
inconsidérément
et sans y réfléchir sensibilité et
insensibilité,
et que tu te contredis toi-même en
paroles et en actes,
sans te rendre compte que, dans le même
temps,
et tu te lamentes de perdre la
sensibilité,
et tu es révulsé à l’idée de pourrir et
d’être privé de choses agréables, comme si en mourant tu commençais une
nouvelle vie
et que tu ne tombais pas dans une
insensibilité totale,
semblable à celle qui a précédé ta
naissance.
Or tout comme sous le gouvernement de Dracon
ou de Clisthène,
tu ne pouvais subir aucun mal, puisque,
dès lors que tu n’existais même pas,
rien de fâcheux ne pouvait t’atteindre,
pour cette même raison aucun mal ne
t’atteindra après ta mort,
dès lors que tu n’existeras plus.
Voilà bien pourquoi tu dois balayer
toutes ces sornettes,
et te convaincre que,
une fois que l’association de l’âme avec
le corps a été détruite,
et que l’âme s’est établie dans le lieu
qui lui est propre,
ce corps qui reste, un morceau de terre
privé de raison,
n’est plus un homme.
Car nous sommes une âme,
un être vivant immortel enfermé dans une
prison mortelle.
Et cette gangue, c’est la nature qui,
pour notre malheur,
nous en a enveloppé ;
C’est elle que troublent les plaisirs
superficiels,
qui vont à tire-d’aile se mêler à mille
douleurs ;
C’est elle encore que tourmentent les
souffrances intenses
et qui persistent sans qu’aucun plaisir
ne vienne les atténuer ;
C’est elle enfin que frappent les
maladies,
les inflammations des organes des sens,
sans parler des maladies dont souffrent
les organes internes,
autant de maux que l’âme,
dans la mesure où elle est répandue dans
tous les pores du corps,
subit nécessairement,
et qui l’amène à désirer avec ardeur
rejoindre l’éther céleste
auquel elle est apparentée, elle qui a
soif de la vie que l’on mène là-bas
et qui désire se mêler aux chœurs qui
s’y forment.
Dès lors, quitter cette vie, c’est échanger
un mal contre un bien.
Que disait Prodicos ?
Quelle est, parmi les âges de la vie,
la portion qui est exemptée de
peines ?
Dès sa naissance, le bébé pleure,
et n’est-ce pas par le chagrin que sa
vie commence ?
Aucune souffrance ne lui est en tout cas
épargnée ;
Bien au contraire, le manque de
nourriture, l’excès du froid ou du chaud, les coups reçus sont pour lui cause
de douleurs.
Encore impuissant à exprimer ce qu’il
éprouve,
il n’a d’autre moyen que ses
vagissements
pour manifester sa mauvaise humeur.
Puis, lorsqu’il a atteint sa septième
année,
après avoir subi une montagne de
désagréments,
voici que surviennent les pédagogues
et les maîtres qui lui apprennent à lire
et à écrire et à exercer son corps,
et qui se conduisent comme des tyrans.
Et quand il est plus grand, ce sont les
professeurs de littérature,
de géométrie et les instructeurs
militaires qui interviennent,
une foule de gens dont il est l’esclave.
Et lorsqu’il est inscrit parmi les
éphèbes,
c’est le cosmète et la peur des coups,
puis le Lycée et l’Académie,
le directeur du gymnase, les verges et
d’innombrables vexations.
Toute la durée de l’adolescence
se passe sous la dépendance des
surveillants,
de ceux que l’Aréopage élit pour
s’occuper des jeunes.
Et lorsqu’il est débarrassé de tout
cela, les soucis s’abattent sur lui,
et ce sont les délibérations sur la voie
où l’on engagera sa vie qui
l’assaillent.
Et les ennuis d’autrefois
apparaissent comme des épouvantails à
marmot
comparés à ceux d’à présent :
- Expéditions militaires, blessures,
combats incessants.
C’est alors que, sans que l’on s’en soit
rendu compte,
s’est insinuée la vieillesse,
où s’engouffre tout ce que la nature
comporte de décrépitudes
et de misères incurables.
Et si on ne se hâte pas de rendre sa vie
comme une dette,
la nature, à la façon d’un usurier qui
s’impatiente,
prend en gage tantôt la vue, tantôt
l’ouïe, souvent les deux ;
Et si l’on tient bon, elle paralyse,
déforme, disloque ;
Et il y a d’autres personnes qui
s’épanouissent
dans la floraison d’une longue
vieillesse,
mais qui pour l’intelligence
redeviennent des enfants.
Aussi les dieux, qui connaissent les
affaires humaines,
se hâtent-ils d’affranchir de la vie
ceux qu’ils chérissent.
De quelle occupation ou de quel métier
ne se plaint-on pas,
même si c’est celui qu’on a choisi,
et quel homme n’est point mécontent de
son sort ?
Devons-nous nous adresser aux
travailleurs manuels
et aux hommes de métier qui peinent
d’une nuit à l’autre
pour se procurer à peine le
nécessaire ;
Que de lamentations !
Ne remplissent-ils pas la totalité de
leurs nuits blanches
de gémissements et de larmes ?
Considérons le navigateur, qui vogue à
travers tant de dangers et qui, suivant le mot de Bias,
ne se trouve ni parmi les morts ni parmi
les vivants,
car lui qui est fait pour vivre sur la
terre
s’est lancé sur la mer comme un être
amphibie,
devenant tout entier la proie du sort.
Mais l’agriculture, voilà qui est
agréable ?
Sans doute !
Pourtant, ne dit-on pas que ce n’est
qu’une plaie
qui donne toujours prétexte à se
plaindre ?
On se plaint tantôt de la sécheresse,
tantôt de l’excès de pluie,
tantôt de la nielle, tantôt de la
chaleur intempestive ou du froid.
Et la politique, objet de tant de
considération, combien de pièges,
et j’en passe, ne comporte-t-elle
pas ?
Elle a ses joies fortes et agitées à la
manière d’un abcès,
et ses échecs douloureux et pires que
mille morts.
Peut-il trouver le bonheur
celui dont la vie dépend des réactions
de la foule ;
Acclamé et applaudi, c’est le jouet du
peuple ;
Rejeté, sifflé, châtié, condamné à mort,
il devient un objet de pitié !
Que veux-tu dire, Socrate ?
Un jour, j’ai entendu Prodicos
dire
que la mort ne concerne ni les vivants
ni les morts.
Car pour les vivants elle n’existe pas
encore,
tandis que les morts, eux, ils
n’existent plus.
Dès lors, la mort n’existe pas pour toi
à l’heure qu’il est,
car tu n’es pas mort, et s’il t’arrivait
malheur,
elle n’existerait pas pour toi, car tu
n’existerais plus.
Elle est donc vaine cette douleur,
vaine cette lamentation d’Axiochos
sur ce qui,
pour Axiochos, n’existe pas
encore
et n’existera pas non plus dans le
futur.
Ce qui est à craindre l’est pour ceux
qui existent ;
Comment pourrait-ce l’être pour ceux qui
n’existent pas ?
En fait, Axiochos, tu associes
inconsidérément
la privation de biens à la perception de
maux que tu pourrais subir,
sans te rendre compte que tu seras déjà
mort.
Oui, on s’afflige de biens que l’on perd
quand on doit en contrepartie subir des
maux,
mais quand on n’existe plus, on ne perçoit
même pas cette privation.
Comment y aurait-il place pour
l’affliction dans un état
où on ne peut prendre conscience de ce
qui produit cette affliction ?
Car si au point de départ, Axiochos,
tu n’avais pas, dans ton ignorance, supposé d’une façon ou d’une autre qu’un
mort est doté de sensation
à la façon d’un vivant, tu ne serais pas
effrayé par la mort.
En définitive, tu t’installes toi-même
dans un cercle vicieux ;
Tu crains d’être privé de ton âme,
et tu attribues cette privation à ton
âme ;
Tu redoutes de ne plus avoir de
sensation,
et tu imagines qu’il y a une sensation
qui percevra cette absence de sensation.
Sans évoquer en outre le fait
qu’il existe de beaux
et nombreux arguments en faveur de
l’immortalité de l’âme,
est-il possible en effet d’imaginer
qu’une nature mortelle eût jamais
entrepris
de se lancer dans de si grandes
entreprises :
- Par exemple, braver les bêtes dont la
force est bien supérieure,
Traverser les mers,
Construire des villes,
Établir des constitutions,
Lever la tête vers le ciel et contempler
les révolutions des astres,
la course variée du soleil ou de la
lune, leurs levers et leurs couchers,
les éclipses, la vitesse de leur retour
périodique,
les équinoxes et les deux solstices
d’hiver et d’été,
le lever et le coucher des Pléiades,
le régime des vents et celui des chutes
de pluie,
la brutalité dévastatrice des
ouragans ?
Et comment imaginer que l’âme eût pu
consigner pour l’éternité
dans des écrits ces phénomènes naturels,
s’il n’y avait en elle un souffle divin
qui lui permit de prévoir et de
comprendre toutes ces merveilles.
Dès lors, ce n’est pas vers la mort que
tu vas aller, Axiochos,
mais vers l’immortalité ;
Ce n’est pas non plus à la perte de tes
biens que tu dois t’attendre,
mais à une jouissance qui n’en sera que
plus pure,
car ce ne seront plus des plaisirs
contaminés par le corps
que tu éprouveras, mais des plaisirs où
n’interviendras pas la douleur.
Libéré de cette prison, tu t’en iras
là-bas, là où il n’y a plus de peines, plus de gémissements, plus de
vieillesse,
là où l’on mène une vie calme à l’abri
des maux,
jouissant d’une tranquillité qui ne
connaît pas l’agitation,
contemplant la nature,
pratiquant la philosophie non pour
plaire à la foule
ou pour se donner en spectacle,
mais pour faire s’épanouir la vérité.
Si maintenant tu souhaites entendre un autre discours,
je te rapporterai celui que m’a tenu Gobryas,
un mage.
- Tous ceux qui durant leur vie
ont écouté ce que leur soufflait un bon
démon
vont s’établir dans le séjour des hommes
pieux,
là où les saisons font spontanément
pousser les fruits en abondance,
là où coulent des sources d’eau pure,
là où des milliers de prairies émaillées
de fleurs variées
font penser au printemps…
Là-bas une place d’honneur est réservée
aux initiés,
qui y accomplissent leurs rites sacrés.
La tradition rapporte que, avant de
descendre chez Hadès,
Héraclès et Dionysos reçurent l’initiation en ces lieux,
et que c’est la déesse d’Eleusis
qui leur a donné le courage
d’entreprendre ce voyage.
« Toute âme sans exception est
immortelle
et celle qui s’est détachée de notre
monde est exempte de souffrance ! »
Ainsi que ce soit en bas ou en haut, Axiochos,
tu seras nécessairement heureux, puisque
tu as vécu pieusement.
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